Sacha Denanyoh (à gauche) et Jean-Claude Spielmann, devant le portrait de Jigoro Kano, fondateur du judo: «Il y a un code moral dans le judo. Visiblement, ce n’est pas le même pour tout le monde.» Charly Rappo
injustice • Sacha Denanyoh (JC Marly) s’envolera pour Londres sans son entraîneur Jean-Claude Spielmann. Un officiel togolais s’est accrédité à sa place. La mauvaise farce.
Après Sydney et Pékin, Sacha Denanyoh (32 ans) participera pour la troisième et dernière fois de sa carrière à des Jeux olympiques. Mais pour le Togolais du JC Marly, le rendez-vous londonien tourne à la mauvaise farce: c’est sans son coach Jean-Claude Spielmann qu’il combattra le 31 juillet dans la catégorie des –81kg. Le président de Fédération togolaise de judo (FTJ), Déladém Akpaki, s’est accrédité à la place de l’entraîneur fribourgeois.
«Il y a trois semaines, de retour d’un stage de préparation en Espagne, je reçois un mail du Comité national olympique togolais me demandant mes mensurations, pour la confection du costume que nous porterons lors de la cérémonie d’ouverture», raconte Sacha Denanyoh. «Nous avons eu un drôle de pressentiment puisque Jean-Claude n’avait rien reçu. J’ai alors écrit au secrétaire général de la fédération pour demander des explications. Il m’a répondu que Jean-Claude avait été biffé de la liste des accrédités et que le président avait pris sa place. Monsieur Déladém Akpaki a affirmé au Comité national olympique que cette décision avait été prise d’un commun accord avec l’athlète. Ce qui est évidemment faux.»
Et sans accréditation, pas de Jeux pour Jean-Claude Spielmann. «Dans aucun autre pays, un judoka ne parti-rait sur une grosse compétition sans son coach. Aux Jeux de Pékin, sans Jean-Claude, je ne passais pas le premier tour. Tout s’est joué dans les dernières secondes, et c’est de la chaise que sont venues les bonnes impulsions. Et il n’y a pas que les combats. Dans les jours qui précèdent un grand rendez-vous, le coach s’occupe de tout ce qui peut te bouffer de l’énergie et de la concentration: les horaires d’entraînements, l’organisation des déplacements, les sparring, etc...», relate Sacha Denanyoh.
«Le président de la FTJ (qui n’a pas donné suite aux sollicitations de «La Liberté», ndlr) m’a répondu que pour Londres, il s’arrangerait avec le coach... sénégalais, quelqu’un qui ne me connaît pas et qui ne sait rien de mon judo. C’est comme si on disait à «Ludo» Chammartin à quelques jours des JO que son coach habituel était remplacé par un entraîneur tchèque ou espagnol...»
Dans un premier temps, le duo marlinois a tenté de négocier une solution «à l’amiable» auprès des autorités sportives togolaises et des instances internationales concernées. Il est notamment entré en contact avec le comité d’organisation des Jeux qui a proposé un compromis: partager l’accréditation entre le coach et le président. Le début des olympiades pour le premier, la fin pour le second. Ce qui aurait permis à Jean-Claude Spielmann d’accompagner son judoka jusqu’au terme de la compétition des –81kg, l’officiel togolais prenant le relais dès le lendemain. «Mais Déladém Akpaki a refusé. A partir de là, il n’y avait plus d’issue», regrette Sacha Denanyoh. La trentaine de courriels de soutien envoyés par les proches du JC Marly au «remplaçant» de Spielmann n’y ont jusque-là rien changé.
Dans ces conditions, l’athlète a-t-il songé à jeter l’éponge? «Par respect pour tout le travail que nous avons abattu ces dernières années avec Jean-Claude et par amour de mon pays, je ne devais pas renoncer. C’est la seule façon de lutter contre cette injustice: donner le meilleur de moi-même sur le tatami.» Une abnégation partagée par son coach. «Jusqu’à lundi et le départ de Sacha vers l’Angleterre, l’intensité des entraînements ne va pas baisser. On nous a volé nos Jeux mais je ne vais pas le laisser tomber. Il n’a pas à être puni une seconde fois.» I
«Je vous souhaite donc, M. le président, de belles vacances à Londres et j’espère que vous trouverez, à l’avenir, des moyens pour soutenir vos athlètes.» C’est avec ces mots que Jean-Claude Spielmann conclut la lettre ouverte envoyée au président de la Fédération togolaise de judo, Déladém Akpaki. «Il m’a répondu qu’il avait les moyens de se payer des vacances ailleurs. Mais moi aussi, je peux passer des vacances ailleurs qu’à Tcheliabinsk ou à Tbilissi (des tournois où il est allé coacher Sacha Denanyoh, ndlr)», ironise le Marlinois.
En charge du judo-club Marly et entraîneur de David Papaux, Jean-Claude Spielmann collabore depuis six ans avec Sacha Denanyoh, une association qui va bien au-delà du tatami. «Avec les tournois et les stages, une année coûte environ 10000 francs. Nous n’avons jamais rien reçu de la Fédération togolaise. Au contraire. A l’époque, Sacha devait même se balader avec des enveloppes sur les gros tournois africains pour payer les arriérés de cotisation de sa fédération, sans quoi il était interdit de compétition. Mais on s’est toujours débrouillé pour y arriver, en cherchant des donateurs, en organisant des ventes de vin ou de tee-shirts, en mettant de l’argent de notre poche. S’il avait compté sur le Togo, Sacha partait à Londres sans kimono. Et, ironie de l’histoire, c’est même moi qui ai payé son billet d’avion pour l’Angleterre...»
La pilule est naturellement dure à avaler. «Pendant la période de qualification olympique – deux ans –, on s’est entraîné presque quotidiennement avec David (Papaux, ndlr) et Sacha. L’investissement a été énorme. Mais ce qui me dérange le plus, c’est qu’on fait fi de l’intérêt de l’athlète par pur égoïsme. Si ce Monsieur Déladém s’offre les Jeux, c’est grâce à notre travail. Car même si Sacha va à Londres sur invitation, jamais il n’aurait reçu son sésame s’il était resté les bras croisés. Il y a un code moral dans le judo. Visiblement, ce n’est pas le même pour tout le monde. Je vais partir un peu plus tôt que prévu en vacances et je ne regarderai pas la cérémonie d’ouverture. Mais je vais digérer cet échec comme j’en ai digéré d’autres auparavant. La vie continue. Et à la rentrée, il y aura de nouveau plein de gosses au dojo qui viendront apprendre le judo.»
Sacha Denanyoh mène de front sa vie de famille, sa vie professionnelle – il est professeur de sport au Gymnase intercantonal de la Broye – et sa carrière de judoka. Il y mettra un terme après les JO. Il y a quelques mois de cela, il nous avait dit de Jean-Claude Spielmann: «C’est quelqu’un qui n’a rien, mais qui donne tout.» Il ne pensait pas si bien dire.
Voir notre dossier: JEUX OLYMPIQUES DE LONDRES
