Jacques Cesa dans son atelier de Crésuz, devant les prédelles inspirées du cale Jacques Cesa dans son atelier de Crésuz, devant les prédelles inspirées du calendrier liturgique, prélude au grand retable du Père Josef. Vincent Murith
09/06/2012

Jacques Cesa, peintre mystique

Art sacré • L’artiste lance le compte à rebours du vernissage d’un grand retable que lui a «dicté» un ami religieux. Une démarche spirituelle qu’accompagne «La Liberté».

A l’instar des peintres qui, autrefois, réalisaient des œuvres religieuses sur commande de prélats de l’Eglise, l’artiste Jacques Cesa a mis tout son art au service d’un vaste projet de retable, conçu par le Père Josef Tschugmell. Aujourd’hui, il lance le compte à rebours de la présentation de cette œuvre d’envergure, qui sera vernie dans un an, dans le cadre de la triennale culturelle Altitudes, au début juin 2013 à l’ancienne chartreuse de la Part-Dieu. Une «Année spirituelle» pour l’artiste fribourgeois, que «La Liberté» accompagnera par la publication hebdomadaire de prédelles inspirées du calendrierliturgique. Rencontre à l’atelier, àCrésuz.

 

Quelles sont les origines de ce vaste projet de retable?

Jacques Cesa: C’est une longue histoire, qui me lie au Père Josef Tschugmell, économe de l’ancienne Ecole autogérée de Bouleyres, à Broc, et ami de la famille. Après ma rupture avec l’enseignement traditionnel à Bulle, en 1972, le Père m’avait fait venir à Broc pour y enseigner l’expression artistique et la peinture. J’y suis resté six ans. En cours de route est venue l’idée de doter la chapelle de Notre-Dame de la Salette d’un cheminement de vitraux. Le Père Josef a établi un projet, intitulé «La femme, figure de l’Eglise».

 

Ce projet de vitraux n’a jamais pu se réaliser...

Non, au regret de la communauté des Pères de Bouleyres, pour des raisons à la fois théologiques, financières et de refus de la commission d’art sacré. Bien plus tard, au début des années 2000, j’ai proposé au Père Josef de transformer son projet de vitraux en retable. A lui de me faire la dictée théologique! Le Père Josef, déjà malade, m’a remis un manuscrit détaillant chaque scène à traiter. Et avant de mourir, en 2007, il m’a encore légué ses missels et ses dictionnaires bibliques pour m’aider dans mon entreprise, moi qui n’ai jamais fait d’études classiques.

 

Le Père Josef disparu, vous avez poursuivi seul le projet. Un sentiment de devoir, à sa mémoire?

On avait passé comme un serment, entre lui et moi, que la fatalité de la mort ne pouvait défaire. D’autant plus que le Père Josef portait en lui une foi de croyant inébranlable. Je ne pouvais trahir cette promesse. L’iconographie du retable s’inspire de son projet de vitraux. J’ai pu me baser sur son manuscrit original, qui date de 1975-1976. La thématique de la femme, figure de l’Eglise, traverse le temps en neuf tableaux. D’abord deux séquences de l’Ancien Testament, avec Adam et Eve et l’Exode. Puis Cana, la Samaritaine, Marie et Jean au pied de la Croix et Marie-Madeleine devant le tombeau vide. Enfin, trois épisodes de l’Apocalypse de saint Jean.

 

Comment toutes ces œuvres pourront-elles être incluses dans un seul retable?

Sa structure géométrique, architecturée par mon fils Adrien, sera «trinitaire». Sa forme triangulaire sera constituée de quatre tours de 2,30m de haut, elles-mêmes triangulaires. Fermé, le retable présentera les thèmes de l’Ancien Testament et une fresque du monde d’aujourd’hui, avec les guerres, les famines, mais aussi des scènes de joie et de rencontre. Déployé, il révélera les scènes du Nouveau Testament. Et lorsqu’on ouvrira la tour centrale, on découvrira le triptyque de l’Apocalypse.

 

Le retable sera verni dans un an aufestival Altitudes à la Part-Dieu. Oùsera-t-il exposé ensuite?

Le retable se veut porteur d’un message de paix. Il est donc destiné à voyager. Il sera exposé dans des écoles, universités, hôpitaux, églises, grands magasins, en Suisse et ailleurs. Sa présentation pourra susciter l’organisation de débats ou d’ateliers pour les enfants.

 

Vous avez déjà consacré plusieurs années à ce projet. Qu’est-ce qui vous motive?

C’est une espèce de chimie curieuse. A chaque fois que j’ai dû traiter de sujets religieux, que ce soit pour les vitraux de Rossens ou le retable de Villars-sous-Mont, j’ai pu compter sur les conseils théologiques du Père Josef. Lui-même était passionné d’art. Il m’a fait découvrir des œuvres de Léger, Lurçat, Richier ou Matisse à l’Eglise Notre-Dame-de-Toute-Grâce, sur le plateau d'Assy, ou encore les peintures extraordinaires d’Arcabas, à Saint-Hugues-de-Chartreuse.

 

Le Père Josef vous a donc influencé dans votre art?

Il m’a guidé. Il a recentré ma réflexion, moi qui ai parfois l’esprit un peu païen, qui ai tendance à me perdre dans de grands élans lyriques. Désormais, quand je lis la Bible, je note des mots, un animal, le nom d’un arbre, l’eau qui coule dans un ruisseau. Certaines mentions m’interpellent. Josef a éveillé en moi un nouveau regard. C’est cette vision qui surgit dans le retable.

 

Cette nouvelle approche a-t-ellemodifié votre relation à Dieu?

Ce qui me touche dans les textes bibliques est extrêmement simple. Dans la multiplication des pains, ce n’est pas le miracle qui m’intéresse. C’est la présence de ce petit garçon devant une assemblée, avec un panier qui contient trois pains et deux poissons. C’est ce qui aiguise mon appétit de peinture. Il y a aussi des choses qui me touchent dans une perspective poétique et mystique. Par exemple quand Marie-Madeleine pleure devant le tombeau vide au matin de Pâques. Comme le souligne Georges Haldas, elle ose pleurer parce que les apôtres sont partis. Elle est seule, confrontée au vide du tombeau et à la mort. Ce sont des moments que je ressens physiquement, comme quand, dans la vie, après avoir dû retenir mes larmes, j’ai osé pleurer. C’est par de tels signes que je cherche une voie dans mes questionnements à propos de Dieu.

 

Vous considérez-vous comme croyant?

Je ne suis pas un croyant dans les phases de la foi qui s’affirme, mais bien dans les tremblements que je ressens devant un buisson qui bouge, avec des rhododendrons, et qui, en une seconde, devient le buisson ardent. Lorsque je suis en montagne, il m’arrive de me retourner d’un coup et de voir passer des anges. J’entends des murmures. La nature m’interpelle et me fait des signes. Lorsque le soir, de mon atelier, je vois passer le renard, je m’endors heureux. Il m’arrive de dire «merci» tout seul à la fenêtre. Cette émotion suffit à me nourrir. En revanche je garde la même méfiance envers les religions. Je crains les excès de tout embrigadement. I

 

 

«Un apôtre de justice»

«Le Père Josef Tschugmell était un apôtre qui professait la rencontre, la liberté et la paix. Il s’est toujours battu contre l’oppression, dans l’Eglise comme dans le monde. C’était un malade de justice!» Quand il parle de son ami d’origine liechtensteinoise, Jacques Cesa ne tarit pas d’éloges. Il l’avait rencontré à l’âge de 15 ans au chalet du Régiment, où le prêtre disait la messe pour les montagnards, et avait déjà été impressionné par sa personnalité. Il l’avait ensuite retrouvé à l’Ecole autogérée de Bouleyres, à Broc, où le Père de la Salette était administrateur. «Il était très ouvert au dialogue. Alors que nous vivions hors de l’Eglise, et que nos enfants n’étaient même pas baptisés, il est devenu un ami de la famille», raconte l’artiste, qui se souvient des positions avant-gardistes du prêtre après Vatican II. Grand lecteur, le Père Josef s’intéressait autant à la psychologie humaniste de Carl Rogers et à l’analyse de la société de Marx qu’à l’Evangile. «C’est la juxtaposition de toutes ces influences qui faisait son engagement», commente Jacques Cesa. Le Père Josef est décédé le 1er septembre 2007.

Propos recueillis par Pascal Fleury

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