jean-pierre huser • Le chanteur et artiste peintre a trouvé au Mont-Pèlerin son petit paradis vert. D’où cet inlassable cow-boy, à l’esprit un peu peau-rouge, cultive son sens de la tribu en s’occupant de yourtes mongoles...
Ayant de l’or dans les mains et dans la voix, il peint et il chante. Le chanteur, parlons-en:auteur de merveilles, dont «La rivière», il avait tout pour devenir le Dylan francophone. Tout, si ce n’est que cet étourdi a oublié de faire la carrière qui s’offrait à lui. Il n’a pas l’air de s’en porter plus mal.
Jean-Pierre Huser vit au Mont-Pèlerin, avec son épouse suédoise, dans un coin perdu au pied d’une colline. C’est la petite maison dans la prairie. C’est un monde. Il y a une fontaine, la forêt, des caravanes, un pré qui accueillera bientôt des chevaux. A l’intérieur de sa bicoque, décor de rêve. En poète suractif, fébrile, bavard et fraternel, Huser ne déçoit pas. Il a toujours l’esprit indien et à, son arc, d’autres cordes. Il milite ainsi pour Debra Milke, prisonnière du couloir de la mort aux Etats-Unis, donne des séminaires où il «décadre les cadres» de grandes entreprises, et vend des yourtes.Inusable Huser!
Jean-Pierre, pourquoi fais-tu dé-sormais le commerce de yourtes?
Oh! ça, c’est pour aider des amis de Mongolie. Le problème, avec ces yourtes typiques, c’est que les autorités ne les voient pas d’un très bon œil. La yourte représente pourtant le cercle, l’harmonie, et rapproche de la nature. Elle fait du bien! D’où l’intérêt des jeunes qui ont peu d’argent et veulent vivre leur liberté, ou encore des institutions s’occupant de personnes handicapées.
En parlant de nature, dans le coin de paradis où tu vis, tu es servi!
Le Mont-Pèlerin est devenu depuis deux ans mon lieu sacré! L’endroit a d’ailleurs ses légendes et il paraît que ma maison a été habitée par des sorcières. Bon, retaper cette ruine m’a demandé beaucoup de travail! Mais j’habite la nature, aujourd’hui, et elle m’inspire dans tout ce que je fais. Je veux qu’elle apporte aux autres des valeurs oubliées. Dans le cul-de-sac matérialiste où nous nous trouvons, un arbre a des choses à dire à chacun d’entre nous.
Avec quoi as-tu le mieux gagné ta vie?La chanson ou les tableaux?
La peinture! Avec la chanson, j’ai tout dépensé au fur et à mesure. On chante «La rivière» dans les écoles, aujourd’hui, mais ça ne me rapporte pas un seul rond!
Pire, on télécharge les chansons!
Les derniers à acheter les disques sont les amateurs de classique et de jazz, selon le préjugé voulant que ces musiques soient supérieures.Or, pour moi, il n’y a pas d’art majeur ou mineur.La chanson est juste un art basique et si naturel qu’on chante même dans les endroits les plus pauvres. Mais, pour préserver les interprètes qui vivent de cet art, le système se devra d’agir très vite.
Il faut vous subventionner, quoi!
Ma fierté, c’est de n’avoir jamais été un artiste subventionné. Mais ayant bouffé beaucoup de pain noir, j’aurais apprécié à certains moments de recevoir un coup de main. Et ma force est d’avoir été en Suisse romande le premier, depuis l’abbé Bovet et Gilles, à faire des chansons à l’accent populaire. Des choses dont la plupart des gens se souviennent...
A la fin des années 1970, à la sortie de «La rivière», on te voyait parti pour une grande carrière...
Le show-business m’a occulté. Et puis avec mes idées, mon pantalon de cuir noir, je me rends compte que je faisais peur aux bourgeois. J’ai payé très chèrement ma liberté! D’autant que les impôts ne m’ont jamais oublié...
Pardon de te le dire, mais les bourgeois sont en général les premiers à adorer les chanteurs rebelles!
A mes débuts à Paris, si tu ne faisais pas du Ferré ou du Brassens, tu étais largué! Moi, le gars de la Beat generation qui arrivais avec ma guitare, j’étais illettré. Ecrasé par l’immense culture française!
Tu ne savais vraiment pas écrire?
Non. J’ai été élevé à la dure par des parents ouvriers très pauvres, honnêtes, magnifiques. Mais pas question, pour eux, que je devienne artiste!Ce truc-là était réservé aux riches. Mon désir était de dépasser tout ça mais, à la base, j’en ai eu l’interdiction et je ne l’ai jamais surmontée. Même aujourd’hui, il m’arrive encore de me sentir fautif.C’est comme si je n’avais pas le droit d’exister dans le domaine artistique...
Un beau gars qui chante, cela dit, peut se consoler auprès des filles.
Comme je vivais alors avec son assistante, j’étais pote avec Coluche. Un jour où je l’aidais à des travaux de peinture au Café de la Gare, il m’avait dit: «Les nanas sont folles des chanteurs, tu verras, tu vas rigoler!»Je confirme. Voir toutes les groupies débarquer, ça fait un drôle d’effet et j’ai abusé de ce côté-là. Mais une gitane m’avait prédit que je connaîtrais le grand amour après un long chemin, ce dont j’étais convaincu au fond de mon cœur. Et cet amour a fini par se présenter quand j’ai rencontré Mica, la plus belle femme du monde...
Le show-biz, lui, t’a-t-il amusé?
J’ai amusé les autres, les ai charmés ou parfois fait réfléchir. Moi, non, je ne me suis pas amusé. J’étais bien trop tourmenté!
Parmi tes chers disparus, quels sont ceux qui te manquent le plus?
Pierre-André Zurkinden, qui travailla à «La Liberté».«Zuzu», c’était un gitan dans l’âme! Gérard Léveillé, du «Nouvel Obs» avec qui j’ai fait plusieurs chansons, était aussi un ami génial. Et Nougaro, bien sûr, que j’accompagnais dans sa tournée des bistrots. A partir d’une certaine heure, Claude faisait une connerie pour se faire embarquer et passer la nuit au poste.Il était fasciné par les policiers, et eux étaient contents de le «recevoir». Outre la découverte des commissariats parisiens, je dois beaucoup de choses àNougaro.
Aujourd’hui, si c’était à refaire?
On me disait que j’avais du talent, mais je ne m’en rendais pas compte. S’il fallait recommencer, je serais plus vigilant sur mes capacités et croirais plus en moi. Mais à part ça, si je regarde ma vie, je n’ai pas de quoi être déçu! I
> Un trait de son caractère: «La rage!»
> Son pire défaut: «Je suis très étourdi.»
> Son plus grand luxe: «Rester quelquefois au lit, le matin, sans penser aux problèmes.»
> La gourmandise qui le fait fondre: «La vérité des gens.»
> La boisson qui le rend meilleur: «Le vin rouge.»
> Une ville qu’il adore: «Amsterdam.»
> Un pays où il pourrait vivre: «L’Irlande.»
> Son film cultissime: «A bout de souffle.»
> La musique qu’il écoute en ce moment: «La mienne, par la force des choses, car je travaille sur de nouvelles chansons. Sinon, j’écoute de magnifiques chœurs suédois...»
> Les artistes de sa vie: «Rembrandt, Bob Dylan, John Constable, Jack Kerouac et Brueghel qui, à sa manière, a inventé le cinéma.»
> Un grand homme: «MartinLuther King, que j’ai du reste rencontré quand il était venu à Paris. Comme j’avais le même agent que Nana Mouskouri, j’étais allé le voir avec elle.»
> Une belle femme: «La mienne. Humainement et physiquement, c’est une princesse!»
> Quelqu’un avec qui il ne partirait pas en vacances: «Le Suisse tip top en ordre, qui ne sent rien, ne voit rien. Et trouve, sitôt sorti de son pays, que c’est sale ou qu’on mange mal.»
> Un souvenir d’enfance: «J’adorais ma mère. Et à trois ou quatre ans, alors que nous nous baladions, je lui avais lancé:«Je t’aime tellement que, plus tard, je te marierai!» Elle avait répondu dans un sourire:«Enfin,Jean-Pierre, tu n’y penses pas, c’est impossible!»Sur le coup, j’en avais été vraiment désolé.»
> Ce qui lui fait peur:«La mort des autres. La mienne, en revanche, ne m’effraie plus parce que je l’ai déjà frôlée deux fois. Dont une fois, à Paris, à la suite d’une agression...»
> Ce qui l’enchante: «La lumière, le vent. Et mon chat «Bricole», qui me suit partout.»
> Avec un gros pactole, il ferait quoi? «Je suis si habitué aux difficultés que je n’en sais rien. C’est tellement pas moi, tout ça!»
BIO EXPRESS
> Naissance dans les années 40 à Lausanne.
> Enfance à Saint-Légier
avec sa mère Jeanne, son père Pierre, qui travaillait dans le bâtiment, et ses deux sœurs.
> A travaillé dès l’âge de 13 ans dans le bâtiment.
> A fait les Beaux-Arts àLausanne, puis est parti à Londres et y a donné ses premiers concerts dans des boîtes de blues.
> S’installe à Paris dans les années 60 et y restera pendant 35 ans. Mais, durant 30 hivers, reviendra en Suisse pour travailler comme prof de ski.
> A côté de la chanson, mène une belle carrière de peintre. Nombreuses expos à l’étranger et en Suisse, notamment chez son ami Bernard Chassot.
> Vit aujourd’hui au Mont-Pèlerin avec Mica, son épouse suédoise.
> Exposition jusqu’au 2 juin au Wildhorn de Lauenen, près de Gstaad.
> Son site internet:www.moulindamour.com.