Kaing Guek Eav, alias Duch, responsable du centre de torture et d’exécution S21 Kaing Guek Eav, alias Duch, responsable du centre de torture et d’exécution S21 au Cambodge, a été condamné en appel à la perpétuité en février pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Environ 15000 personnes avaient été tuées sous sa responsabilité. Keystone
18/05/2012

«Je pourrais me forcer à pardonner»

Cambodge • Le cinéaste Rithy Panh, qui a perdu toute sa famille sous le régime khmer rouge, a interviewé le chef tortionnaire Duch, avant sa condamnation en février. Une confrontation «pour tenter de comprendre».

Rithy Panh avait treize ans lorsque sa famille a été décimée, emportée par la folie khmère rouge. Rescapé des camps de travail, arrivé en France en 1979, il revoit encore les charniers, les visages figés et grimaçants, les hommes au ventre gonflé et à la bouche ouverte, tous ces corps qu’il a dû enterrer tête-bêche dans des fosses communes.

Pour tenter de dire l’indicible sur ce génocide, qui a fait 1,7 million de morts entre 1975 et 1979, soit près d’un tiers de la population cambodgienne, le cinéaste a réalisé plusieurs films, dont «S21 – La machine de mort khmère rouge» en 2003, primé dans de nombreux festivals. Mais ce travail de mémoire ne lui suffit pas. Il veut que les responsables parlent, qu’ils s’expliquent. Il interviewe alors pendant des centaines d’heures Kaing Guek Eav, alias Duch, le responsable du centre de torture et d’exécution S21, qui vient d’être condamné en appel à la perpétuité en février. Une série d’entretiens pour tenter de comprendre, qui ont débouché sur le documentaire glaçant «Duch, le maître des forges de l’enfer», à voir ce dimanche sur RTS2.

Mais peut-on finalement comprendre pareille folie, peut-on surmonter un tel traumatisme, peut-on pardonner, peut-on se réconcilier? Rithy Panh nous livre ses sentiments.

 

Duch a été condamné à la perpétuité. Vous avez dit récemment que vous seriez prêt à le laisser rentrer mourir chez lui?

Rithy Panh: Depuis quelques années, les gens parlent beaucoup de réconciliation, de pardon. Quand j’ai commencé à faire des films comme «S21», les gens m’ont demandé pourquoi je voulais rallumer cette tragédie terrible. Je leur ai répondu que la réconciliation ne serait pas possible sans savoir avec qui on se réconciliait. Maintenant que la justice a fait son travail, je me dis qu’après quelques années de prison, on pourrait renvoyer Duch chez lui, le laisser face à sa propre conscience. L’idée n’est pas de le libérer maintenant qu’il est condamné. Par respect des victimes. Mais il me semble que si l’on arrive à faire ce pas, cela voudra dire que les familles des victimes se sentent plus fortes, davantage réconfortées.

 

Après des mois d’entretiens filmés, êtes-vous satisfait des aveux de Duch?

Je pense qu’il n’a dit qu’une partie de la vérité. Il faut le lire aussi en creux. Comme en photographie, il y a le négatif et le positif. Il s’agit alors d’interpréter ce qu’il ne fait que suggérer. Mais cette vérité-là est-elle nommable? Il n’y a pas de mot pour dire les crimes qu’il a commis. Cela va au-delà de l’acceptable. Est-ce qu’humainement, il arrivera un jour à le dire? Je n’en suis pas convaincu. C’est donc aux victimes de parler. Malheureusement, on demande toujours plus d’efforts aux victimes: le pardon, puis la réconciliation. Il faut avoir le courage de le faire pour pacifier notre propre âme. Mais ce n’est pas facile.

 

Au travers de vos documentaires, vous avez cherché à comprendre. Mais peut-on vraiment comprendre comment cette machine de mort a pu exister?

Non. On saisit la mécanique de l’endoctrinement, comment un paysan a pu être pris dans ce tourbillon jusqu’à devenir un assassin, par exemple. Mais on ne comprend pas tout. Heureusement, on ne peut pas comprendre un génocide. Finalement, ce qui est important, ce n’est pas de comprendre, mais de chercher à comprendre. Plus on cherche, plus on butte sur des réponses insatisfaisantes. Et on risque de ramener le problème à la question du mal et du bien, qui n’a rien à voir avec les crimes politiques.

 

Avez-vous personnellement réussi à trouver une certaine sérénité après tant de douleur?

On espère toujours s’en sortir. Quand on fait un film, qu’on écrit un livre, c’est d’abord pour ressentir un peu de paix en nous. Ce n’est pas facile de gagner la paix. Mais ce n’est pas grave. L’important, c’est d’apprendre à vivre avec ce passé. Vivre, c’est alors dire les choses, faire des films, imaginer... Je réalise aussi des films de fiction. Quand on s’en sort, qu’on est capable d’écrire un livre ou de tourner un film, la vie a gagné.

 

Est-ce que vous pardonnez?

Je pourrais me forcer à pardonner. Mais je ne suis pas sûr d’y arriver. Je ne suis pas Dieu. Je ne détiens pas la vérité. Quand je dis que Duch pourrait rentrer chez lui dans cinq ou six ans, cela ne veut pas dire que je lui pardonne. Cela veut dire que je n’ai pas envie de le voir mourir en prison. Parce qu’il ne me rend rien, il ne me ramène personne à la vie. A la limite, s’il purge sa peine, et qu’il est libéré ensuite, il pourra dire qu’il a «payé». Mais voilà, il ne peut pas payer. Le pardon est quelque chose à discuter ensemble, collectivement. Si je pardonne, je pardonne quoi, finalement?

 

Dans votre ouvrage «L’élimination» (Ed. Grasset), vous dites qu’en voulant faire parler Duch, vous ne cherchiez pas la vérité, mais qu’il chemine vers l’humanité. Vous lui avez tendu la main...

Je lui ai tendu la main, à lui comme à ma propre histoire. C’est totalement insatisfaisant d’entendre un homme justifier un crime pour des motifs idéologiques. De l’entendre dire qu’il s’est contenté d’obéir aux ordres. J’espérais que Duch se place devant ses propres responsabilités. Car il n’est pas un illettré. Il est un être cultivé, qui réfléchit. Et pourtant il a adhéré sans retenue à cette machine de mort. Il n’a jamais levé le petit doigt pour sauver quelqu’un. Il séquestrait les gens, les faisait torturer le plus longtemps possible, avant de les faire tuer. Pas une seule fois, il n’a même abrégé leur souffrance. Il a peut-être gagné un peu en humanité pendant les entretiens filmés, mais la partie idéologique a toujours repris le dessus.

 

Pour vous, est-il important de continuer de faire des procès d’anciens Khmers rouges, ou les inculpations déjà obtenues suffisent-elles au travail de mémoire que vous sollicitez?

Il ne sera pas possible de juger tout le monde. L’important, aujourd’hui, c’est de définir une fois pour toutes jusqu’où aller et pourquoi. La question est à discuter entre le Cambodge et la communauté internationale. Ce n’est jamais facile de juger de tels crimes. Il y a des imperfections, cela coût cher, mais le pire serait qu’il n’y ait pas de justice du tout. Ce qui est bien, c’est que les procès ont lieu au Cambodge, et non par exemple à La Haye: les Cambodgiens peuvent ainsi y assister. Cela a une vertu pédagogique en faveur d’un Etat de droit. Mais la communauté internationale pourrait encore davantage s’engager dans cet important travail de mémoire. En ce sens, je recommande aussi mon documentaire aux lycéens et étudiants de tous horizons. Car depuis les Khmers rouges, plusieurs génocides se sont déjà reproduits à travers la planète. I

 

Identité à se réapproprier

Au Cambodge, le réalisateur Rithy Panh a multiplié les actions pour que le peuple puisse se réapproprier son identité et ses racines, en particulier au travers du Centre de ressources audiovisuelles Bophana. «On fait des films qui témoignent de la folie génocidaire. On travaille avec le tribunal spécial parrainé par l’ONU – Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens – ainsi qu’avec d’autres associations. Mais notre centre ne se limite pas à l’histoire des Khmers rouges», souligne le cinéaste.

 

Le centre collecte des images depuis la fin du XIXe siècle, des films, émissions TV, photos. Il réédite des chansons, des contes, il va réaliser des livres numériques. «Il s’agit aussi de former de nouvelles générations de jeunes pour qu’ils prennent en charge l’histoire, qu’ils l’écrivent, qu’ils soient capables de fabriquer des contenus», précise Rithy Panh. Pour que le Cambodge puisse exister, estime-t-il, il importe qu’il ravive sa mémoire. «On est déjà au numérique. Mais si l’on ne sait pas fabriquer des contenus, on est mort.» PFY

 

Dans la tête d’un tortionnaire

Son nom de guérilla, «Duch», Kaing Guek Eav l’a choisi en souvenir d’un livre de son enfance: le petit Duch était un enfant sage. Lui était effectivement un bon élève, si brillant qu’il obtint la deuxième meilleure moyenne du pays au baccalauréat.

Lors de ses entretiens filmés avec Rithy Panh – que le réalisateur évoque en contre-champ dans l’ouvrage «L’élimination» (Ed. Grasset) – Duch aime dialoguer en français, récite avec fierté des passages de Balzac ou des poèmes, parle peinture...

C’est pourtant, cet intellectuel, qui se qualifie lui-même de «technicien de la révolution», qui dirigeait le Centre S21, dans l’ancien lycée de Ponhea Yat, où furent torturés par les pires moyens et exécutés systématiquement environ 15000 Cambodgiens.

 

Dans le registre de S21, Duch écrivait avec minutie, à côté de chaque nom: «Détruire», «garder», «photographie nécessaire». «Je m’appliquais. Je ne transgressais pas la discipline», se souvient-il. Et de préciser: «L’essentiel était que j’accepte la ligne du parti. Les personnes arrêtées étaient des ennemis, pas des hommes. Camarades, n’ayez pas de sentiments! Interrogez! Torturez! J’ai transféré le langage de tuerie sur le papier, en irriguant la pensée de mes subordonnés à S21.» Pour Duch, ses hommes n’étaient pas des monstres: «Méchanceté et cruauté ne font pas partie de l’idéologie. C’est l’idéologie qui commande.»

«Je n’ai aidé personne», reconnaît aujourd’hui Duch. «Qui meurt où et quand? J’ai laissé ça au karma, et qu’on les jette!» Il ajoute: «Avec le temps, on oublie ces détails sans importance. Certaines choses allaient au-delà de l’acceptable. Pourtant je les ai faites. C’est pourquoi je me force à oublier, pour ne pas être trop tourmenté. Je m’efforce d’oublier, et à force, j’oublie vraiment.» PFY

Guide présentant un ossuaire à la mémoire des victimes du génocide khmer rouge, qui a fait 1,7 million de morts entre 1975 et 1979. Keystone

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Propos recueillis parPascal Fleury

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