Pour le directeur technique Ruedi Rast, l’emblématique Monolithe de Jean Nouvel aurait pu être conservé. Keystone
Héritages • Directeur technique d’Expo.02, Ruedi Rast a été un personnage clé d’Expo.02. S’il regrette que le Monolithe et le Nuage aient disparu, il se réjouit de voir que l’esprit architectural de l’expo a perduré. Rencontre.
C’était en septembre 1998. Jacqueline Fendt, première directrice générale de l’Expo, déboule dans le bureau d’architecture de Ruedi Rast, à Berne. «Elle avait besoin d’un manager de crise pour sauver l’expo», se souvient l’architecte. Il faut dire qu’à ce moment-là, le projet est au bord du gouffre. «Soudain, sans même me demander mon avis, elle annonce à tout mon personnel qu’elle me donne toutes les compétences pour faire aboutir le concours international d’architecture de l’expo, alors complètement bloqué.»
L’architecte est interloqué. Mais relève le défi. Il abandonne ses 40 employés – ils ne seront plus que 5 à son retour! – et se lance dans l’aventure. Pendant cinq ans, il va accompagner toutes les phases de l’expo, des premiers appels d’offres au démontage complet des sites.
Dans les coups durs, il peut compter sur sa «maman arabe», la directrice générale Nelly Wenger. Par exemple lorsqu’il s’agit d’apporter «un côté mystique» au Nuage d’Yverdon: «J’avais besoin d’un éclairage bleuté à 60000 francs. Mais on était en pleine coupe budgétaire. Alors Nelly a réussi un coup de bluff. Elle a demandé 120000 francs, soit le double, au directeur des finances! Comme il s’énervait, elle s’est contentée de la moitié... et l’a obtenue!» Ruedi Rast en rigole encore.
Avec le recul, l’ancien directeur technique estime que les architectes ont souvent fait preuve d’«avant-gardisme», que ce soit avec le Nuage et le Forum Soft, à Yverdon, ou avec le pavillon Happy End et ses toboggans, à Bienne. Selon lui, l’influence architecturale d’Expo.02 reste difficile à mesurer, les créations s’inscrivant dans l’esprit du temps. Pourtant, bien des références lui sautent aux yeux. Comme ce projet de pavillon portuaire au bord du lac de Constance, remporté par les auteurs du Forum Soft, Vehovar & Jauslin. Ou le Musée d’art de Graz, en structure gonflable, de Cook et Fournier. «On retrouve aussi l’esprit d’Expo.02 dans certaines réalisations d’Herzog & de Meuron, comme le stade de football Allianz Arena à Munich, avec ses éléments aérodynamiques. Ou dans divers musées en «free-form» signés pas Holzer et Kobler en Allemagne, Hollande ou Pologne.»
Ruedi Rast évoque aussi le Centre Volta à Bâle, de Buchner et Bründler, auteurs du Pavillon suisse de l’Expo 2010 à Shanghai, la «Welle» de Stücheli et Mathys au-dessus des quais de la gare de Berne, les free-forms de Woeffray et Bonnard ou encore le Centre Paul Klee de Renzo Piano.
Que l’architecture d’Expo.02 ait été «éphémère» ne chagrine pas Ruedi Rast. Elle conférait aux édifices une certaine «légèreté de l’être» et répondait à des motifs écologiques. De plus, elle permettait des économies dans la construction: pas de chauffage, des structures métalliques non sablées, les dalles en bois non traitées. Mais, regrette l’ancien directeur technique, quelques monuments emblématiques auraient pu être conservés. Comme le Monolithe, «qui aurait pu en réalité tenir mille ans, tant ses plaques étaient épaisses». Ou le Nuage, «très résistant avec sa structure Tensegrity en acier zingué, auquel il n’aurait fallu changer que les 31400 buses usées». Selon lui, le Pavillon de l’Equilibre aurait dû rester à Neuchâtel, et non être déplacé au CERN, à Genève. Le Mondial, à Yverdon, aurait aussi pu être sauvé.
«Aujourd’hui, le Nuage ne serait plus permis!», tempère toutefois l’architecte. Les services d’hygiène ont en effet remarqué – mais seulement après plusieurs mois d’expo – que l’eau potable diffusée par les buses, qui provenait des réservoirs d’Yverdon ou du lac, n’était pas assez pure pour être inhalée dans les poumons. Quelques tests ont été faits... mais les visiteurs sont finalement restés dans le brouillard! I
> A lire: «Architecture.Expo.02», Rudolf Rast, Birkhäuser-Publisher for architecture, Basel, 2003 (trilingue fr.-all.-angl.).
L’entreprise de construction métallique Sottas SA, à Bulle, a collaboré étroitement avec l’Expo.02, réalisant, sur l’arteplage d’Yverdon, le Forum Soft et le pavillon Signal Douleur, et à Neuchâtel, le Théâtre des Roseaux (rebaptisé Les Docks à Lausanne) et la scène couverte de l’Expoparc. «On a eu beaucoup de travail d’offres pour en arriver là», se souvient Bernard Sottas, fondateur de la société.
«La concurrence était vive, mais c’était enthousiasmant de pouvoir réaliser des projets hors du commun. Le plus fou, ce fut le Forum Soft, une grosse vague vraiment de travers. Nos machines de fabrication ne suffisaient pas. Finalement, ce défi nous a permis de mettre en valeur les qualités de nos techniciens, dessinateurs et ouvriers. C’était très valorisant, mais aussi formateur. On l’a bien apprécié lors de la réalisation de l’ossature complexe du Learning Center, à l’EPFL», raconte l’ingénieur fribourgeois.
A l’expo, Sottas SA travaillait en sous-traitance pour de grosses entreprises générales. «La planification était difficile. Jusqu’au dernier moment, les projets ont été modifiés, les budgets rabotés. A la fin, il a fallu mettre les bouchées doubles», se remémore Bernard Sottas. Les retombées de l’expo n’ont été qu’indirectes pour l’entreprise, dirigée depuis 2010 par sa fille et son gendre. «Tout était anonymisé. Pour se faire de la pub, il aurait fallu débourser dans le sponsoring», explique l’entrepreneur, qui a tout de même fait tirer un prospectus, intitulé «Entre plaisir et douleur», pour sa clientèle. «S’il y a une nouvelle Expo nationale, on sera partant!»
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