Le scandale du LIBOR vient de faire ses premières victimes à Londres où, en deux jours, l’une des plus grandes banques anglaises, Barclays, a perdu d’abord son président, puis son directeur général acculés à la démission par les révélations des rapports d’enquête publiés par les régulateurs britanniques. Ces rapports ne sont que le premier épisode d’un de ces feuilletons juridico-réglementaires auxquels la «haute finance» internationale nous a habitués depuis 2007. En effet, l’enquête porte sur le soupçon de collusion des plus grandes banques internationales en matière de fausses informations sur les taux d’intérêts pratiqués sur le marché interbancaire à Londres (LIBOR). Le feuilleton a aussi son volet suisse: l’UBS et le Credit Suisse auraient participé à cette martingale londonienne et sont, par conséquent, dans le viseur de l’autorité fédérale de la concurrence. Par ailleurs, c’est l’UBS qui aurait été parmi les premiers à alerter les autorités sur cette pratique.
De quoi s’agit-il au juste? Le LIBOR – taux d’intérêt pratiqué entre les plus grandes banques de la place de Londres – est une des pierres angulaires de la finance mondiale. Sur lui sont indexés quotidiennement de nombreux contrats et instruments financiers, de même que bon nombre de crédits à taux variable, à l’instar de certaines hypothèques suisses. La valeur cumulée des actifs dont la valeur est indexée sur le LIBOR serait de l’ordre de 500000 milliards de dollars – soit plus de 1000 fois les actifs de la BNS. Nous sommes bien au cœur de la finance mondiale. Or, le niveau du LIBOR est communiqué quotidiennement à partir des informations récoltées auprès des plus grands acteurs bancaires de la place de Londres sur les taux pratiqués entre les membres de ce cercle très fermé, en toute opacité, hors de toute surveillance.
L’information sur le LIBOR est donc doublement névralgique: d’une part, elle va déterminer les gagnants et les perdants dans les salles de marché en fonction des positions prises par les uns et les autres, d’autre part elle va donner une information générale sur les tensions éventuelles sur le marché interbancaire et, indirectement, sur la santé du secteur. C’est ainsi qu’en août 2007, la réticence des grandes banques à se faire crédit entre elles a été le point de démarrage technique de la crise actuelle. En influençant le LIBOR, les grandes banques ont ainsi pu gagner sur les deux tableaux: engranger des profits, sans risques, sur certaines positions savamment préparées, et donner au reste du monde financier un signal rassurant. Sur ce dernier point, il n’est pas exclu qu’il n’y ait pas eu convergence avec la volonté des autorités monétaires britanniques de rassurer sur la santé de la City.
Quels que soient les développements futurs de cette affaire, sa dimension éthique est claire. Les banques ont communiqué de fausses informations sur les taux auxquels elles se sont prêté mutuellement. En d’autres termes, elles ont menti avec un objectif clair d’enrichissement, elles l’ont fait publiquement sur un point essentiel sur lequel elles étaient les seules en positon de savoir. La simplicité éthique de cette situation est déconcertante et terrifiante à la fois: des pratiques mensongères systématiques visant à fausser la donne se sont institutionnalisées au sein des banques les plus prestigieuses de la planète. Ici, il ne s’agit ni de cas isolés, ni de «traders fous», mais bel et bien d’une perte généralisée de repères éthiques au cœur des entreprises concernées. Or, sans confiance – donc sans vérité – il ne saurait y avoir de finance, comme le rappelle la fameuse sentence «my word is my bond» (ma parole me lie et m’oblige) qui reste aujourd’hui encore la maxime de la place financière londonienne. Quand la parole devient poudre aux yeux, tout ordre social tremble dans ses assises – dont acte. I
* directeur de l’Observatoire de la finance et professeur à l’Université de Fribourg.