crise des céréales • La sécheresse qui sévit aux Etats-Unis menace gravement la sécurité alimentaire des pays pauvres. En Suisse, ce sont surtout les éleveurs de porcs qui tirent la langue.
Si les Suisses souffrent de la chaleur depuis une petite semaine, les Américains du Middle West, eux, brûlent depuis plusieurs mois déjà. Le soleil de plomb qui règne en maître sur le pays de l’Oncle Sam provoque une sécheresse jamais vue en 55 ans. Dans la foulée, les champs du «grenier de la planète» font peine à voir: les épis de maïs carbonisés côtoient des blés qui pendouillent.
Côté prix des céréales, c’est l’escalade. A l’échelle mondiale, le cours du maïs a grimpé de 23% en juillet (par rapport à juin), ceux du blé et du soja de respectivement 19% et 15%, selon les derniers chiffres de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). En Suisse, les conséquences de cette crise des matières premières, qui ressemble de plus en plus à celle de 2008, font l’objet de premières estimations chiffrées: plus de 100 millions de francs sur un an, c’est ce qu’il pourrait manquer dans les caisses de nos agriculteurs.
En terres helvétiques, la production indigène de céréales ne couvre que partiellement les besoins des transformateurs. Alors que pour les céréales panifiables, le taux d’auto-approvisionnement atteint environ 90%, il n’est que de 40% pour les matières premières fourragères, explique Pierre-Yves Perrin, le directeur de la Fédération suisse des producteurs de céréales (FSPC). Le reste est importé.
Grâce au lissage effectué par la Confédération, les transformateurs ne verront presque pas leur facture de blé importé gonfler ces prochains mois. Et comme la récolte indigène 2012 devrait «juste couvrir» les besoins de la meunerie en céréales panifiables (les fameux 90%), «le consommateur suisse n’a pas à redouter une pénurie de pain dans les boulangeries ou une augmentation massive des prix des produits à base de farine panifiable», conclut le directeur de la FSPC.
Un optimisme que partagent aussi bien l’Association suisse des patrons boulangers-pâtissiers que la Fédération romande des consommateurs (FRC). «Si une augmentation du prix du pain devait être observée prochainement, elle ne pourrait en tout cas pas être imputée au prix du blé panifiable», note pour sa part Pierre Schauenberg.
Du côté des éleveurs suisses de bétail, l’attitude face à l’envolée des cours mondiaux des matières premières est bien moins sereine. Pour mémoire, les céréales entrent dans la composition de l’alimentation des bovins, porcs et autres volailles sous forme de fourrages. Et c’est là que le bât blesse: contrairement au blé panifiable, certains produits fourragers – dont les incontournables tourteaux de soja, des coproduits solides riches en protéines – ont vu leur droit de douane abaissés à zéro. Le Département fédéral de l’économie ne peut donc pas jouer avec le montant des taxes pour atténuer une hausse des prix internationaux.
Ces prochains mois, les producteurs risquent donc de payer les quelque 60% de céréales fourragères importées au prix fort. «L’an dernier, nous avons importé 350000 tonnes de matières premières destinées au fourrage», souligne Rudolf Marti, le directeur de l’Association suisse des fabricants d’aliments fourragés (ASF). Qui précise que «de 45 frs/100kg ces dernières années, le tourteau de soja sans OGM est récemment passé à 75frs/100kg». Selon les estimations du spécialiste, les éleveurs suisses débourseront au total 100 à 120 millions de francs de plus cette année pour leurs céréales fourragères.
Cette hausse fait bondir le directeur de l’interprofession suisse de la filière viande (Proviande): «Cent millions, c’est beaucoup pour nos éleveurs!» A titre comparatif, Heinrich Bucher rappelle que la production annuelle de viande et de lait indigènes pèse environ 5 milliards de francs de chiffre d’affaires.
Tous les éleveurs ne seront néanmoins pas frappés de façon identique par l’augmentation des prix des céréales fourragères importées. Les propriétaires de vaches laitières et allaitantes seront les moins affectés. «En moyenne, nos bêtes sont nourries à 90% avec du fourrage indigène, par exemple de l’herbage», indique Christoph Grosjean, porte-parole des Producteurs suisses de lait (PSL). Selon lui, la charge liée à l’importation d’aliments concentrés (soja, blé et orge) ne fera grimper les coûts de production du lait que de 1 à 2 centimes par litre. Reste que dans une phase où la situation est déjà très tendue sur le marché du lait, «toute pression supplémentaire est difficile à encaisser pour nos producteurs...»
Dans les milieux de l’élevage porcin, le ton est carrément alarmiste. Car contrairement aux vaches, les cochons sont principalement nourris avec du soja importé. «En Suisse, nous ne trouvons presque plus de sources de protéines. On nous a interdit les farines animales à cause de la vache folle. Et l’an dernier, l’utilisation des déchets issus de la restauration nous a à son tour été retirée.» Felix Grob, le directeur de Suisseporcs, ne se fait donc pas d’illusions: «Nos coûts vont grimper et nous ne pourrons pas répercuter cette hausse sur les consommateurs, sous peine de les voir passer la frontière pour acheter leur viande.»
Que les Helvètes carnivores ne s’imaginent pas échapper totalement à une augmentation des prix: contrairement au lait et au porc, la volaille n’est pas en situation de surproduction, rappelle Rudolph Marti. Selon le directeur de l’ASF, il n’est donc pas exclu que les grands distributeurs décident de faire grimper le prix du poulet «de 10 centimes le kilo» et celui des œufs «de 2 centimes». Reste qu’en comparaison avec les consommateurs d’autres pays, les Suisses «seront très peu touchés par la flambées des prix des céréales, puisque chez nous, la matière première ne représente que 25 à 30% du prix final d’un produit», note Francis Egger, responsable de l’économie agraire auprès de l’Union suisse des paysans. I
«Les marchés des céréales, qui sont éminemment spéculatifs, deviennent nerveux selon les prévisions de récolte des pays qui sont à la fois de grands producteurs et de gros exportateurs, à savoir USA, Canada et Russie», fait remarquer la directrice adjointe de l’Institut de recherche de l’agriculture biologique (FiBL) Dominique Barjolle. Depuis quelques années, les marchés de commodités (pétrole, maïs, sucre, soja, blé et bétail) sont étroitement corrélés avec les places boursières. Dans une interview publiée hier par «Libération», l’économiste David Bicchetti rappelle que «par le passé, les prix s’envolaient lors d’épisodes climatiques entraînant de mauvaises récoltes». Or, dans une étude récente cosignée avec Nicolas Maystre, le Français constate que les cours des six commodités évoluent désormais «parallèlement avec ceux des 500 plus grandes entreprises listées aux Etats-Unis dans l’indice boursier S&P 500».
Conclusion? «Le prix du boisseau de maïs (25,4 kg) dépend de moins en moins de l’offre (climat, exportations, etc.) et de la demande (consommation, stocks), mais de plus en plus de l’humeur spéculative d’opérateurs purement financiers», selon le spécialiste. Qui précise qu’après l’explosion de la bulle internet en 2000, «on a conseillé aux investisseurs de diversifier leurs portefeuilles avec des matières premières parce qu’on a constaté que le retour sur investissement des matières premières agricoles était assez similaire à celui des marchés en actions, alors que les deux étaient relativement déconnectés.» Une baisse du marché des actions n’entraînant pas forcément celles des matières premières, les investisseurs ont tout à y gagner. Au point qu’aujourd’hui, «les spéculateurs représentent environ 85% des intervenants sur les marchés des commodités», qui était auparavant l’apanage des producteurs et des consommateurs. PMI
Une sécheresse jamais vue en 55 ans s’est abattue sur le pays de l’Oncle Sam.
Keystone
> IndiceIl y a dix jours, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a annoncé que son indice des prix des produits alimentaires a augmenté de 6% en juillet. L’indice, qui mesure les fluctuations des cours internationaux d’un panier de produits de base, s’est établi à 213 points (par rapport au pic de 238 en février 2011). Quant à l’indice des prix des céréales seules, il a crû le mois dernier de 17% à 260 points, seulement 14 de moins que le record d’avril 2008.
> Prévisions Le 9 août, le Département américain de l’agriculture (USDA) a publié son rapport mensuel sur l’offre et la demande mondiales de grains. Il table désormais sur une production mondiale de maïs de 849 millions de tonnes (Mt) en 2012-2013, une baisse de 56 Mt par rapport à la prévision précédente. Quant à la production américaine, elle est estimée à 273,8 Mt (contre 329 Mt en juillet). Les Etats-Unis sont le premier producteur mondial de maïs et de soja.
> MétéoLes Etats-Unis ont connu le mois de juillet le plus chaud jamais enregistré dans le pays depuis le début des relevés en 1895. La température moyenne a atteint 25,3 degrés, alors que la sécheresse s’étendait sur 63% du territoire, selon l’Agence américaine océanique et atmosphérique.
> Ethanol De plus en plus de voix s’élèvent aux Etats-Unis pour dénoncer l’obligation nationale–introduite en 2007–d’incorporer dans l’essence une quantité donnée d’éthanol issu du maïs. En 2012, cette quantité représente 120 millions de tonnes de maïs, soit 40% de la production du pays.
> Aides Samedi dernier, le président américain Barack Obama a exhorté le congrès à adopter un projet de loi pour aider les éleveurs de son pays touchés par la sécheresse. Les paysans d’une trentaine d’Etats ont déjà bénéficié d’un accès à des prêts d’urgence à taux bas.
> Ailleurs La Banque mondiale observe également de près l’absence de pluie dans le pourtour de la mer Noire et en Inde. Une sécheresse sans précédent touche la Russie, l’Ukraine mais aussi le Kazakhstan.
> Pauvreté Selon une liste de la FAO, 35 pays (dont la majorité sont situés en Afrique) sont très fortement dépendants des importations de matières premières alimentaires. Les observateurs craignent que la planète revive des crises telles que celles de 2008 (qui s’était soldée par de sanglantes émeutes) et 2011.
> Réunion Le Forum de réaction rapide, instance issue du G20 l’an dernier et actuellement présidée par Paris, pourrait se réunir au début septembre pour évoquer la tension grandissante sur les marchés agricoles. La décision quant à la tenue de cette rencontre sera prise d’ici à la fin août.
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