états-Unis • Obama a réussi à faire geler au Congrès les taux des prêts d’études. De quoi séduire un électorat jeune important avant l’élection. Mais leur faramineuse dette menace l’économie.
Le tour de force de BarackObama est presque passé inaperçu dans la foulée d’une victoire historique, celle de la réforme de la santé. A quatre mois de l’élection présidentielle, le président américain a réussi en début de semaine à faire passer au Congrès le gel du taux d’intérêt plancher des prêts étudiants subventionnés par l’Etat, accordés à 7,4 millions de personnes. Un taux qui était appelé à doubler le 1er juillet. De quoi glaner des voix parmi un électorat jeune qui a pesé dans son élection en 2008.
Cette décision, qui passe par une extension de l’aide fédérale, soulage les étudiants serrés à la gorge par les crédits. Deux tiers entrent sur le marché du travail avec un diplôme et un lourd handicap: une dette de 25000 dollars en moyenne. Au total, la somme que les étudiants doivent rembourser vient de dépasser la barre psychologique des 1000 milliards de dollars, soit plus que la dette de certains pays en crise.
De toutes les autres formes de dettes contractées par les Américains, le crédit étudiants est le seul à augmenter. Il est même devenu le deuxième poste d’endettement des ménages, se glissant même devant les cartes de crédit. Comment les Etats-Unis en sont-ils arrivés là? Il y a d’abord la hausse des coûts de l’éducation. Pour compenser la baisse des dépenses publiques dans ce secteur touché par la crise, les frais d’inscription ont doublé en une décennie. Ce qui ne refroidit pas les étudiants dont le nombre enfle – et avec eux les emprunts –, comme c’est le cas en période de poussée du chômage (14% pour les 20-24 ans).
Mais comment espérer rembourser, quand on ne parvient pas à décrocher un emploi sur un marché du travail anémique? Sans oublier que les salaires moyens des jeunes diplômés sont revus à la baisse. Beaucoup doivent se contenter d’emplois au rabais qui n’ont rien à voir avec leurs qualifications. Plus question d’un rapide retour sur investissement. Résultat: un quart d’étudiants sont en retard de plus de 30 jours pour rembourser leurs prêts. Quant aux défauts de paiement, ils frisent les 10%, le double d’avant la crise (voir-ci-contre).
Cet endettement inquiétant couve-t-il une crise des subprimes bis, comme certains le craignent? Les prêts subprimes – c’est-à-dire plus risqués pour les prêteurs – octroyés en 2006 représentaient la même somme totale de 1000 milliards de dollars.
Par ailleurs, les conditions d’octroi de crédits aux étudiants se sont relâchées au fil des ans. «Certains prêts sont accordés sans réel contrôle des informations personnelles, à des taux bonifiés appelés à être relevés quelques années après», explique Florence Pisani, économiste chezDexia AM.«Le gouvernement prend même en charge, pour les plus démunis, le paiement des intérêts jusqu’à l’obtention par les étudiants de leurs diplômes.» De quoi rappeler certaines pratiques observées au milieu des années 2000 pour les prêts subprimes...
Des prêts qui étaient toutefois soumis à des règles de prudence beaucoup plus molles – revenus pas souvent vérifiés ou exigences d’apport personnel réduites parfois même inexistantes. «De plus, ces prêts dont la qualité n’a cessé de se dégrader au fil des ans ont été titrisés et ainsi disséminés dans le système financier mondial», rappelle Florence Pisani. «Quand les emprunteurs ont dû rembourser, non plus seulement les intérêts de ces prêts, mais aussi le capital, beaucoup n’ont pu honorer leurs engagements et les défauts ont explosé.»
A la différence des crédits subprimes, la plupart des prêts étudiants sont accordés aujourd’hui par le gouvernement. «Les banques seront beaucoup moins touchées si les défauts se multipliaient», assure l’économiste. Ce sont les finances publiques qui pourraient morfler en cas de vague de défauts de paiement. Pas étonnant qu’Obama ait mis sous pression le Congrès dans le cadre du taux d’intérêt des crédits étudiants.
Florence Pisani relativise: «Une partie des crédits a été accordée à des étudiants qui rembourseront. Surtout, même si le taux de défaut sur les prêts accordés par le gouvernement devait doubler, la perte représenterait moins de 1% du PIB. Ce qui est faible au regard de l’ampleur du déficit public actuel (8% du PIB).»
Face à la menace d’une nouvelle crise qui pourrait secouer l’économie américaine, le gouvernement a pris une série de mesures: allongement de la période d’allocations-chômage, baisse des cotisations salariales… «Elles ne pourront être retirées que lorsque l’économie créera suffisamment d’emplois», estime Florence Pisani. Mais quand? Avec une croissance de 2%, il faudra encore plusieurs années avant que les Etats-Unis ne réussissent à créer les 5 millions d’emplois nécessaires pour ramener le taux de chômage à 6%, son niveau du milieu des années 2000.I
STÉPHANE FONTENOY, LA LIBRE BELGIQUE
Pendant longtemps, faire des études aux Etats-Unis était un passeport pour la réussite. Mais de plus en plus de jeunes Américains se demandent s’ils veulent vraiment hypothéquer leur avenir, alors que la crise économique ne leur laisse que peu d’espoirs de trouver l’emploi de leur rêve.
Stan Williams avait 17 ans quand il a pris la plus importante décision de sa vie: quitter le foyer familial et s’inscrire à la fac, loin de chez lui. «Je n’avais pas le QI d’un génie pour obtenir une bourse et ma famille n’était pas assez riche pour me payer l’université», explique-t-il avec amertume. Pour payer les frais de sa scolarité, il obtient sans difficulté un «prêt étudiant», sans aucune caution parentale. Le diplôme, pense-t-il, lui ouvrira la porte d’un avenir meilleur. «La société vous enseigne que pour avoir un bon travail, acheter une maison et avoir des enfants, il faut avoir fait des études.»
Dix ans plus tard, son rêve a tourné au cauchemar. Une maîtrise en sciences sociales en poche, suivie d’une année de droit qu’il n’a pas terminée, le jeune homme croule aujourd’hui sous près de 60000 dollars de dettes contractées pour ses études. Son emploi au sein d’un syndicat et le coût de la vie à New York ne lui permettent pas de rembourser ses mensualités. Ses créanciers le traquent.
«Je suis en défaut de paiement. Je ne pourrai plus avoir de carte de crédit, plus de prêt pour une voiture, je ne pourrai plus rien acheter. C’est très dur émotionnellement. Car je suis une personne droite qui considère qu’elle doit rembourser ce qu’elle a emprunté. J’ai l’impression d’être un fugitif.»