Au Foyer du Bourg, à Fribourg, les requérants d’asile tunisiens n’entendent pas
Au Foyer du Bourg, à Fribourg, les requérants d’asile tunisiens n’entendent pas se ruer sur cette aide. Alain Wicht
04/08/2012

Ils ne veulent pas rentrer en Tunisie

Aide au retour • L’Office fédéral des migrations propose aux demandeurs d’asile tunisiens de rentrer volontairement chez eux en échange d’un soutien pécunier. Certains sont sceptiques.

En Tunisie, et avec 1000 francs suisses en poche, Salah, célibataire de 32 ans originaire de la ville côtière de Monastir, peut espérer vivre deux, voire trois mois en se serrant la ceinture. Salim, 31 ans, de Carthages, a une femme et un jeune enfant restés au pays: 1000 francs leur permettraient de tenir deux semaines, à peine trois. «Tout est devenu cher là-bas», assure-t-il. «Un kilo de bœuf ou de mouton coûte près de 15 dinars (10 francs suisses environ) alors qu’avant, il en coûtait moins de 10. Surtout, il n’y a pas de travail!» Alors rentrer volontairement pour bénéficier du programme d’aide au retour, c’est plutôt non pour l’instant…

Au Foyer du Bourg, à Fribourg, la dizaine de demandeurs d’asile tunisiens–sur la vingtaine qu’héberge le canton–n’entendent visiblement pas se ruer sur l’offre de l’Office fédéral des migrations (ODM): 1000 francs pour chaque adulte, 4000 francs si le requérant avance un projet concret comme l’ouverture d’un commerce par exemple. Il faut dire que cette offre, proposée de concert avec l’Organisation internationale des migrations, n’est que toute récente: lancée le 15 juillet, elle est valable jusqu’au 30 juin 2013.

 

«Rien n’a changé»

Seul Abdelrazzek, 27 ans, est affirmatif: il ne saisira pas cette aide. Le jeune homme au look soigné a fait une demande de regroupement familial aux Etats-Unis, où vivent déjà son frère et sa mère. La Tunisie, il n’y est plus le bienvenu: ancien cadre commercial, Abdelrazzek était notamment en affaires avec des membres de l’ex-famille dirigeante Ben Ali.

Abdelrazzek appuie toutefois ses camarades de foyer lorsqu’ils font part de leur scepticisme sur ce programme d’aide au retour. Le problème, c’est que ces mille francs ne leur seront remis qu’une fois en Tunisie, d’où un risque de voir cet argent partir dans les mains de la bureaucratie, pensent-ils.

«Parce que rien n’a changé depuis le Printemps arabe. Il faudra cinq ou six ans pour que ça aille mieux. Mais en attendant, il y a toujours d’énormes complications administratives, de la corruption, des fonctionnaires prêts à affirmer qu’ils n’ont pas notre dossier pour mieux encaisser l’argent à notre place», soutient Salah, chauffeur poids lourd au chômage, débarqué cette année en Italie sur un bateau de clandestins, après avoir déboursé 1500 euros pour la traversée. «C’est vrai, ça marche comme ça en Tunisie», assure Abdelrazzek. «Si on nous proposait cet argent en montant dans l’avion, je suis sûr que 80% des requérants accepteraient l’offre», avance Salim.

Et puis, dans un pays qui affichait au premier trimestre 18,1% de chômage selon les chiffres de l’Institut national de la statistique, il y a la crainte de se retrouver sur le carreau. «Si j’étais sûr de retrouver du travail, je rentrerais demain!», affirme Salah, dont le visage porte quelques traces de l’accident de la route qui lui a fait perdre son job, après douze ans de service. «Il y a tellement de monde qui attendent derrière. Les patrons n’ont que l’embarras du choix.»

 

Un beau projet, non?

Enfin, l’offre de 4000 francs pour un projet concret laisse également ces requérants dubitatifs. Rappelant les entraves administratives, ils affirment n’avoir pas la garantie que les projets puissent voir le jour. «Nous n’avons pas confiance en notre bureaucratie», déplore Abdelrazzek. «Moi j’ai bien un projet, mais je ne suis pas sûr que l’ODM l’accepte», glisse Salah. «J’aimerais finir de construire ma maison. Ce qui me permettra ensuite de me marier. Ce n’est pas un beau projet ça?»

Ainsi devisent ces hommes dans une petite chambre du rez, dont la fenêtre donne sur une route bruyante. S’ils ne se voient pas retourner dans l’immédiat en Tunisie, ils admettent que la vie de requérant d’asile, en Suisse, n’a rien du paradis non plus. Leur permis N leur permet théoriquement de chercher du travail trois mois après avoir déposé leur demande d’asile. Ce qui sera bientôt le cas pour la plupart d’entre eux. Mais l’employeur doit prouver l’impossibilité d’avoir recours à une autre personne. «C’est donc assez contraignant», relève Claude Gumy, directeur opérationnel d’ORS Fribourg, société chargée d’encadrer les requérants d’asile.

Alors, ils se contentent des 13 fr. par jour que leur verse l’ODM, via le canton. Un montant qui doit leur permettre d’acheter de quoi se nourrir et s’habiller. «Depuis que je suis ici, je n’ai pu téléphoner qu’une seule fois à ma femme et à mon enfant, que je n’ai pas vus depuis quatre ans. Je dois économiser. Et évidemment, je n’ai rien pu leur envoyer», raconte Salim qui, avant d’aboutir en Suisse, a passé plus de trois ans au noir sur les chantiers italiens. Cela lui avait permis d’envoyer à sa famille 400 à 500 euros par mois.

 

Reconnaissants

«La Suisse, c’est bien. Et nous sommes reconnaissants à ce pays de nous offrir un toit. Mais la vie y est très chère. Même un café, dehors, reste hors de prix. Alors nous ne sortons pas. Pour éviter les tentations», poursuit Salah. L’un d’eux confie avoir volé à manger dans un magasin. «J’ai la honte. Mais j’avais faim…»

Pourtant, entre la Tunisie et la Suisse (ou l’Europe), ces hommes semblent avoir fait leur choix. «En cas de renvois forcés? Nous ne rentrerons pas! Nous nous mettrons au noir», coupe un jeune homme. I

 

 

Déjà 33 ont accepté

«A ce jour,33 Tunisiens déboutés se sont inscrits à l’aide au retour dont 11 ont déjà quitté la Suisse», indique Fabienne Vuilleumier, porte-parole de l’Office fédéral des migrations (ODM). C’est peu au regard des 681 demandes d’asile actuelles encore en cours de traitement. Mais le programme n’a été lancé qu’il y a deux semaines environ, et il court jusqu’à fin juin 2013. Ce programme ne stoppe pas pour autant les renvois forcés: ils ont repris à la fin 2011 et ils se poursuivent.

 

Le programme inclut de l’argent, mais pas seulement: «Une partie de l’aide au retour consiste en des services, comme la formation ou le soutien à la planification et au lancement d’une petite entreprise», souligne Fabienne Vuilleumier.

Dans le cadre de cette aide au retour, l’ODM collabore avec l’Organisation internationale pour les migrations, garant de la sûreté du programme sur place. Enfin, c’est également l’ODM qui paie le billet retour en avion, soit 200 à 300 francs par personne.

 

En 2011, 2574 demandes d’asile ont été déposées en Suisse par des Tunisiens, 1275 depuis le début de cette année. L’an dernier, sept ont obtenu l’asile. Cette année, ils sont trois. «Le taux de reconnaissance pour l’asile n’est que de 0,4% pour les Tunisiens», relève Fabienne Vuillemier. Les Tunisiens arrivent au troisième rang des demandeurs d’asile, derrière les Erythréens et les Nigérians.

Pour la période allant de janvier à juin 2012, la part des demandes des ressortissants tunisiens par rapport à toutes les demandes d’asile déposées s’élève à 8,8%.

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