Allemagne • Dans un pays où la population diminue dramatiquement, l’Etat ne sait plus comment doper la natalité. Et les femmes sont prises en otage: rester à la maison ou faire carrière.
Quinze mille bébés de moins en 2011! Ce chiffre, publié il y a quelques jours, par l’Agence fédérale des statistiques a relancé la querelle qui divise actuellement le monde politique allemand autour du rôle de la femme dans la société et du vieillissement démographique. Car si l’Allemagne dépense toujours plus pour que la famille s’épanouisse, celle-ci ne lui rend guère: le taux de natalité allemand stagne aux alentours de 1,4 enfant par femme, l’un des taux les plus bas d’Europe. Alors que faire?
«Il est erroné de penser que l’augmentation des aides familiales et la création de places de crèches conduisent automatiquement à l’augmentation des naissances», s’est empressé de déclarer le député conservateur Thomas Bareis. Celui-ci a déclenché un tollé au parlement en remettant en cause le financement des actions lancées par son propre gouvernement. C’est-à-dire un salaire parental pour libérer les jeunes pères de leurs contraintes professionnelles et un programme de création de 130000 places de crèches.
Pendant que la Grèce et la zone euro jouent leur survie, le sujet qui préoccupe la puissante Allemagne pourrait paraître secondaire. Il ne l’est pas. Car la société allemande vieillit à très grande vitesse et n’arrive plus à redécouvrir le plaisir d’une progéniture nombreuse. Ce qui pose un grave problème. Au rythme actuel, les démographes prévoient qu’il n’y aura plus que 65 à 70 millions d’Allemands en 2025, contre 82,1 millions aujourd’hui. Il manquera aussi de 5 à 6 millions de travailleurs.
Déjà, la pénurie de main-d’œuvre se fait sentir au point qu’une entreprise comme Siemens offre 500 euros par mois à toute femme prête à revenir à son poste avant que son enfant ait atteint ses trois bougies. Pour continuer à fonctionner, l’Allemagne a donc besoin de mobiliser toutes ses «ressources vitales». Un rapport gouvernemental récent estime que près de 1,2 million de femmes pourraient être «activées» à moyen terme. Bien sûr, tout ceci doit se faire sans oublier de créer des conditions propices à la natalité (mesures fiscales, gardes d’enfants, temps de travail flexible). Mais ces perspectives cohabitent mal avec les mentalités traditionnelles qui résistent.
«Le fait que nous ayons une femme à la tête du pays ne change rien. Sur le plan juridique, la femme allemande est à égalité totale avec l’homme. Ce qui n’est pas le cas sur le plan socioculturel. Le débat actuel autour de la «prime au fourneau» témoigne bien de la persistance de structures de pensées rétrogrades», accuse la féministe Susanne Klingner, auteur de «Nous les Alphafilles». «Chez nous, les mères sont tenues à l’écart du marché du travail et des responsabilités. Ne pas avoir d’enfant pour pouvoir se réaliser professionnellement est donc une option de plus en plus courante», souligne-t-elle. En Allemagne, seulement 13% des cadres dirigeants allemands sont des femmes (20% en France), «un autre record européen», ironise Mme Klingner. Par ailleurs, près de 40% des Allemandes diplômées du supérieur n’ont pas d’enfant et ne comptent pas en avoir!
«Quand je suis tombée enceinte, je me suis sentie piégée», témoigne Petra Rose, qui vit non loin de la frontière hollandaise, dans une région où les capacités d’accueil des crèches ne couvrent que 15% des besoins: «Je travaillais dans le cinéma avec un job passionnant mais peu compatible avec les contraintes du système éducatif. Mais si, avec mon mari, nous avons opté pour le modèle traditionnel de l’homme au travail et de la femme au foyer, c’est aussi parce que le système fiscal privilégie ce modèle», explique-t-elle. Une disposition très contestée stipule en effet qu’en cas d’activité professionnelle des deux conjoints, c’est le revenu le plus élevé qui est le moins imposé.
«Cette disposition est mortelle pour les femmes qui ont généralement le plus petit revenu. C’est le retour assuré à la case maison», assure Sophie Homann, une enseignante berlinoise. En contact quotidien avec des mères allemandes, Mme Homann critique la duplicité de la société allemande où, en apparence, la femme est libérée, bien formée et présente sans complexe dans tous les domaines d’activité: «Oui, une femme peut tout faire en Allemagne. Sauf que la réalité, c’est la femme au taquet qui récupère les boulots mal payés, les enfants l’après-midi avec, en permanence, le sentiment de n’être ni une bonne professionnelle, ni une bonne mère», explique-t-elle en stigmatisant «ce modèle traditionnel imprimé dans les têtes, surtout en Allemagne de l’ouest, et toujours très vivace».
La jeune ministre de la Femme et de la famille Kristina Schröder, qui est pourtant la première ministre à avoir accouché en exercice, est l’exemple parfait de la persistance de ces conceptions. Hostile aux quotas de femmes dans les entreprises et favorable à un «rééquilibrage» politique au profit de l’homme et de la famille, Mme Schröder vient de publier un livre intitulé «Merci, mais on s’émancipe toutes seules.» Dans son ouvrage, elle renvoie dos-à-dos le féminisme «qui a atteint ses objectifs et fait son temps», et le conservatisme qui «maintient la femme sous tutelle». Elle estime que le destin féminin est désormais une affaire privée qui ne regarde que la femme elle-même. Pour une ministre de la Femme, c’est un vrai dépôt de bilan.I
Faut-il vraiment subventionner le maintien des mères au foyer? C’est bien malgré elle qu’Angela Merkel bataille actuellement pour imposer aux parlementaires le vote d’une «prime au fourneau»exigée parson allié bavarois (CSU). En 2007, son gouvernement a en effet voté une loi qui garantit une place de crèche à tout enfant de moins de trois ans dès 2013. Pour tenir cette promesse dans un pays sous-équipé en structures d’accueil adéquates, plusieurs milliards d’euros vont être débloqués. Mais cette initiative déplaît fort aux milieux traditionnels, conservateurs et chrétiens essentiellement, qui restent favorables à l’éducation des jeunes enfants par la mère. En contrepartie de leur soutien au développement des jardins d’enfants, les conservateurs bavarois exigent donc qu’une allocation de 100 euros par enfant et par mois soit versée aux mères qui veulent rester à la maison. Sans quoi, menacent-ils, ils pourraient quitter la coalition! 69% des Allemands, mais aussi l’opposition de gauche, les écologistes, les libéraux et un gros groupe de dissidents conservateurs désapprouvent cette prime d’un autre âge qui risque en outre deconduire les ménages les plus pauvres et les plus éloignés des structures éducatives à garder leurs enfants chez eux.