Polémique • Suite à la décision d’une Cour allemande, l’Hôpital des enfants de Zurich a décidé de ne plus pratiquer la circoncision culturelle, temporairement. Les critiques pleuvent.
La peur des pédiatres allemands a désormais atteint la Suisse: depuis le 26 juin et la décision d’une Cour de Cologne de considérer la circoncision comme une blessure physique, nombre de praticiens d’outre-Rhin n’opèrent plus le prépuce des petits garçons. Le magazine «Beobachter» a révélé jeudi que l’Hôpital des enfants de Zurich («Kispi»), un département de l’Hôpital universitaire, avait adopté un moratoire sur les circoncisions suite à la décision allemande.
«La décision a été prise il y a environ deux semaines, confirme le porte-parole du Kispi Marco Stücheli. Nous ne pratiquons plus de circoncision religieuse ou culturelle en attendant que notre commission d’éthique adopte une position unifiée. Il n’y a pas de calendrier pour la prise de décision.» Dans la même enquête du «Beobachter», les hôpitaux pour enfants de Berne et de Lucerne indiquent être opposés à un moratoire.
Hier en revanche, l’ATS révélait que l’Hôpital des enfants de Saint-Gall se prononcerait sur un éventuel moratoire après les vacances d’été. Les chirurgiens craignent de pouvoir être poursuivis pour blessure corporelle en Suisse aussi, explique l’hôpital. Le CHUV à Lausanne, responsable de l’Hôpital de l’enfance, ne comprend pas cette crainte. D’autant plus que «la circoncision est une opération courante. Au CHUV, nous la pratiquons environ 500 fois par année et, dans plus de deux tiers des cas, pour des raisons médicales», explique le porte-parole Darcy Christen.
Pour le CHUV, refuser de circoncire un enfant pourrait avoir des conséquences graves. «Nous avons consciemment choisi de pratiquer la circoncision demandée pour des raisons culturelles ou religieuses, car le risque existe que les enfants doivent subir une intervention dans de mauvaises conditions», indique Darcy Christen. Un risque nié par les porte-parole de communautés musulmanes et juives, car «les parents ne prennent aucun risque, affirment-ils de concert. De plus, les hôpitaux ne sont pas les seuls endroits proposant la circoncision.» De nombreux Africains de Zurich, par exemple, emmènent leurs garçonnets chez un chirurgien juif connu pour les circoncisions.
Deux tiers des 30% d’hommes circoncis dans le monde appartiennent aux communautés musulmanes, tandis que la quasi-totalité des hommes de religion juive le sont. «La décision prise à Zurich nous semble inappropriée et exagérée, estime Sabine Simkhovitch-Dreyfus, vice-présidente de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI). Nous craignons d’une part qu’elle ne fasse tache d’huile et sommes préoccupés qu’un hôpital suisse ait pris une décision, même temporaire, suite à un verdict pris par la Cour d’un autre pays.»
Sabine Simkhovitch-Dreyfus rappelle aussi que la situation juridique est claire en Suisse, puisque les Chambres fédérales ont décidé, sans grand débat d’ailleurs, de ne pas inclure la circoncision dans la nouvelle disposition pénale réprimant les mutilations génitales. Durant le débat en plénum, les représentants de la commission avaient en effet indiqué avoir «discuté la question en détail et être arrivés à la conclusion que la circoncision ne représentait pas une mutilation des organes sexuels.»
Les communautés musulmanes sont également «étonnées de voir une institution suisse remettre en cause une pratique jusque-là acceptée en raison d’une décision étrangère sans portée en Suisse. Et nous sommes aussi légèrement déconcertés, car il n’est pas exclu que cette décision vise en premier lieu la pratique religieuse des musulmans.» I
KESSAVA PACKIRY
Directeur médical de l’Hôpital fribourgeois (HFR), Bernard Vermeulen, ne comprend pas la décision précipitée du Kinderspital de Zurich. «Les chirurgiens sont-ils Allemands ou influencés par l’Allemagne?», se demande-t-il. «Je ne comprends pas cette précipitation. Aucun juge ni commission d’éthique suisse ne s’est prononcé sur cette affaire. On a l’impression d’une réaction émotionnelle et non réfléchie, mais peut-être que je me trompe.» Pour Bernard Vermeulen, cette histoire amène d’autres réflexions: «Si on met des boucles d’oreilles à une fillette de moins de deux ans pour des raisons culturelles et que l’oreille s’infecte, est-ce une mutilation avec des conséquences pénales? Si un enfant naît avec une déformation congénitale comme un sixième doigt, qu’on le lui enlève chirurgicalement et que la plaie s’infecte, est-ce une mutilation avec des conséquences pénales? Faut-il attendre l’âge de raison et la capacité de discernement de l’enfant pour toutes les interventions pédiatriques?»
L’HFR enregistre environ 130 circoncisions par année. «En deux ans, nous n’avons eu que cinq cas de circoncision culturelle, payée par les parents. Tout le reste concernait des circoncisions médicales totales ou partielles, prises en charge par l’assurance-maladie», indique Bernard Vermeulen.«Si un jour on interdit les circoncisions culturelles, le risque est de voir les parents se tourner vers leur pays d’origine pour effectuer l’opération. Il n’est pas sûr que le niveau des soins et d’hygiène soient alors garantis.»
Le 26 juin, le Tribunal de grande instance de Cologne a publié un jugement dans lequel il considérait que l’ablation du prépuce pour motif religieux relevait de coups et blessures volontaires, et était donc illégale. Un expert mandaté par la Cour avait pourtant estimé que la circoncision religieuse n’était pas une atteinte à l’intégrité physique de l’enfant. Depuis, le débat fait rage en Allemagne. Jeudi, le parlement a demandé, à une forte majorité, au gouvernement de déclarer la circoncision légale pour que «les communautés musulmanes et juives puissent continuer à vivre leur religion en Allemagne.» Selon un rapport de l’Organisation mondiale de la santé et du Programme des Nations Unies sur le sida et le VIH, «la circoncision masculine est l’une des procédures les plus anciennes et les plus communes dans le monde. Elle est pratiquée pour différentes raisons, religieuses, culturelles, sociales et médicales. Il est en outre établi que les hommes circoncis courent un risque plus faible de contracter le virus du sida. La demande de circoncision sûre et accessible augmentera rapidement.»
