Dans les bistrots de la capitale Nuuk, la bière est souvent danoise mais la presse est groenlandaise. patricia michaud
Les entrepreneurs du cercle polaire • Pour garder le fil de l’actu nationale, les Groenlandais ont le choix entre une radio, une TV et deux journaux. Mais ne se doutent pas du combat des responsables de ces médias.
Chaque lundi et samedi, les habitants de la côte est du Groenland prennent d’assaut les marchands de journaux de leurs hameaux. Trois jours après leurs compatriotes de la côte ouest, ils ont enfin accès aux dernières éditions de «Sermitsiaq» et «Atuagagdliutit/Grønlandsposten», les deux hebdomadaires d’actualité nationaux.
«Pour assurer aux communes les plus éloignées une distribution régulière, nous sommes obligés de faire transiter nos journaux par Reykjavik (la capitale islandaise), d’où le retard», explique calmement Poul Krarup. Du calme, il en faut une bonne dose à ce journaliste danois, installé au «Pays vert» depuis 30 ans, pour affronter les aléas de son quotidien de directeur des deux publications, qui tirent à 4000 exemplaires au total.
Première difficulté pour l’éditeur: le coût du transport. «Imprimer nos journaux au Groenland est devenu trop cher et nous avons dû nous résigner à confier le mandat à une sociétée basée au Danemark», souligne le Scandinave. C’est par avion que «Sermitsiaq» et «Atuagagdliutit/Grønlandsposten» reviennent au pays. De là, ils font une nouvelle virée dans les airs ou les eaux pour parvenir aux lecteurs, la plus grande île du monde étant dépourvue de réseau routier.
Autre défi de taille: les deux publications sont bilingues. Car si près de 90% des habitants parlent le groenlandais (qui fait partie de la famille eskimo-aléoute), l’utilisation du danois demeure fréquente, les émigrés de la mère patrie formant une communauté importante. L’intégralité des textes, à l’exception de certaines lettres de lecteurs, est transcrite dans l’autre langue par des traducteurs. «Notre équipe de journalistes (au nombre de cinq par parution) est constituée aussi bien de Danois que de Groenlandais», précise Poul Krarup. Lui-même ne parle que le danois, ce qui «n’est pas un problème» dans un pays où tous les indigènes ont appris la langue de la reine à l’école.
En faisant le tour des locaux, qui occupent une maisonnette de bois au centre de la capitale Nuuk, nous le constatons par nous-mêmes: ici, le parler commun est celui de Copenhague. Après la visite, Poul Krarup nous installe au centre de la rédaction, nous sert une grande tasse de café-filtre affiné d’une tombée de lait – durant notre séjour au Groenland, ce breuvage nous sera offert en quantités vertigineuses – et répond à la question qui nous brûle les lèvres: pourquoi les deux seuls journaux d’actualité nationaux (le Groenland compte par ailleurs plusieurs publications locales) font-ils partie du même groupe de presse?
«A la base, «Sermitsiaq» a été créé (il y a 50 ans) en tant que journal d’opposition. En effet, «Atuagagdliutit/Grønlandsposten» (lancé 100 ans auparavant) était financé par Copenhague», raconte le journaliste, qui a lui-même officié comme free-lance pour plusieurs médias à son arrivée en terre arctique.
Il y a quelques années, les deux publications rivales se prennent coup sur coup dans la figure la «crise des annonces» – les publicités des autorités leur sont retirées au profit de sites internet spécialisés et de médias danois – et la fin de l’aide à la distribution de la presse. En 2010, «Sermitsiaq» et «Atuagagdliutit/Grønlandsposten» se résignent à mettre leurs maigres forces en commun pour éviter le naufrage. De son côté, le gouvernement attribue au groupe de presse flambant neuf une subvention (limitée à 3 ans) de 1,5 million de couronnes par an, soit 240000 francs. A titre de comparaison, notons que le chiffre d’affaires annuel de l’entreprise Sermitsiaq-AG – qui produit, outre les deux journaux, trois magazines – se monte à 43 millions de couronnes (7 millions de francs).
«Maintenant que nous sommes seuls sur le marché, nous devons constamment mettre dans la balance l’intérêt des lecteurs et notre rôle de service public par défaut», note le Danois. Reste que le maintien de deux titres, avec deux rédactions distinctes – seuls le photographe, les graphistes et les traducteurs sont communs – et deux styles distincts – «Sermitsiaq» est un journal «de référence», «Atuagagdliutit/Grønlandsposten» un journal «de boulevard» –, assure aux Groenlandais un minimum de diversité. «Plusieurs fois, nous avons réfléchi à l’éventualité de publier un des journaux en groenlandais et l’autre en danois, ce qui nous éviterait des coûts de traduction. Mais nous avons renoncé.»
C’est donc avec la vente d’environ 2000 exemplaires de chacune des deux publications bilingues – auxquels s’ajoutent 1500 éditions électroniques – que doit se débrouiller Poul Krarup pour faire tourner la baraque. Et surtout pour satisfaire les lecteurs qui déboursent 30 couronnes (4,80 francs) pour garder le fil de l’actualité nationale.
Au fait, quels sont les thèmes chauds du moment? «Le manque d’emplois lié à l’automatisation des usines de traitement du poisson revient souvent, tout comme le débat autour de l’exploitation de nos ressources naturelles par de grands groupes étrangers», souligne le Nordique. Sans surprise, un autre sujet récurrent est la difficulté des déplacements dans le pays.I
Avec ses 57000 habitants disséminés sur 2200000 km2, sa surface recouverte à plus de 90% par la glace toute l’année et son (très) long hiver, l’île du Groenland symbolise l’exotisme arctique. Tout au long de l’été, «La Liberté» vous rafraîchit en brossant le portrait d’entrepreneurs qui, malgré les conditions difficiles du Grand Nord, contribuent à faire de cette province autonome du Danemark un endroit où l’on vit presque comme ailleurs.
Journaux et médias électroniques, même combat. Si l’on en croit la directrice de Kalaallit Nunaata Radioa (KNR), Ivalo Egede, la diffusion d’informations radio-télévisées au Groenland est tout sauf une promenade de santé. Notre visite des locaux de la chaîne nationale, installés dans l’ancien héliport de Nuuk, ne lui donne pas tort: dans la salle des serveurs informatiques, des bassines posées sur le sol récoltent l’eau fuyant du toit et plusieurs bureaux ont été évacués en raison d’importantes moisissures sur les murs. Créée en 1958, la société de service public traîne comme un boulet une dette abyssale. «En 1994, KNR comptait 140 employés. Actuellement, mon équipe ne représente plus que 94 personnes», soupire la Dano-Groenlandaise. Autre doléance: «Notre matériel de tournage est ancien, donc très lourd. Il nous faut trois fois plus de temps pour créer un sujet que les chaînes danoises!»
Malgré ces difficultés, les troupes d’Ivalo Egede parviennent à produire plus de deux heures par jour d’émissions TV en groenlandais, dont un journal télévisé sous-titré en danois. Le reste du temps, l’unique chaîne nationale diffuse des programmes en danois achetés à Danmarks Radio (son homologue de Copenhague), ainsi que des films et séries étrangers, sous-titrés dans la langue d’Andersen. «Nous ne pouvons pas nous permettre d’investir dans des sous-titres en groenlandais», note Ivalo Egede. Les mêmes tracas financiers obligent la quinquagénaire à accepter que les autorités diffusent – contre rémunération – leurs propres émissions sur KNR. «L’origine de ces programmes est clairement mentionnée sur l’écran. Mais je regrette de devoir utiliser un contenu qui échappe à toute critique journalistique.»
Du côté de la radio, un média moins gourmand en effectifs, temps et matériel, le ciel est plus clair. La chaîne diffuse 95% de programmes en groenlandais, dont 5 bulletins d’actualités. Ces derniers sont rediffusés en danois à l’intention des étrangers. «Nous faisons de notre mieux. Mais il est difficile de satisfaire ceux qui s’attendent à ce que nous offrions les mêmes prestations que les grands groupes étrangers.»
de retour de Nuuk
Voir notre dossier: LES ENTREPRENEURS DU CERCLE POLAIRE
