tour de france • Christian Prudhomme, directeur de la Grande Boucle, se réjouit de la première victoire d’un Britannique. Il a aussi bien apprécié la ferveur populaire.
Christian Prudhomme,(51 ans), directeur du Tour de France depuis 2005, seul aux commandes depuis 2007, connaît bien les rouages de son épreuve. Cet ancien journaliste tire un premier bilan satisfaisant de l’édition 2012 en défendant Bradley Wiggins et le Team Sky. Interview avant le chrono d’aujourd’hui et l’arrivée sur les Champs-Elysées demain.
Christian Prudhomme, êtes-vous satisfait du déroulement de ce Tour de France?
Oui et plusieurs choses me frappent. En premier lieu, la première victoire d’un Britannique et ce n’est pas rien. On constate depuis plusieurs années «l’anglophonisation» du cyclisme. Le grand départ du Tour en 2007 à Londres avait été phénoménal. La naissance du Team Sky a traduit cette passion. Son fondateur David Braislford, que j’avais rencontré une année avant la création de cette équipe (2009), m’avait dit qu’il voulait gagner le Tour avec un Britannique dans les quatre années suivantes. Cela se concrétise avec Bradley Wiggins et un doublé de cette formation extrêmement puissante.
Quelles autres leçons tirez-vous?
L’apparition des jeunes. Les deux ben-jamins de l’épreuve (Thibaut Pinot et Peter Sagan) se sont mis en évidence dès leur première participation et je ne pense pas que cela soit déjà arrivé. Pinot possède un talent de grimpeur extraordinaire et il l’a démontré dans le col de la Croix le jour de sa victoire à Porrentruy. Il ne faut pas que les petits cochons le dévorent, il doit confirmer, mais il est promis à un très bel avenir. Quant à Peter Sagan, il a explosé et concrétisé tous les espoirs placés en lui. Il pourra faire fort non seulement dans les classiques mais aussi dans les épreuves par étapes. Et puis, on a encore vu un public incroyable avec une ferveur populaire et un enthousiasme qui ne se démentent pas.
Vous avez apporté des nouveautés sur votre parcours et cela n’a pas toujours débouché sur plus de spectacle. Etes-vous déçu?
Je suis très satisfait de ce qui s’est passé à l’Est, dans la Planche-des-Belles-Filles, ravi du Jura suisse et français. C’est à se demander s’il ne faudrait pas multiplier des étapes de ce type. Les seuls parcours où on ne sait pas vraiment ce qu’il va se passer sont les pavés et la moyenne montagne avec des tracés très denses. Pour le reste, c’est moins le cas.
Cela signifie-t-il que vous allez poursuivre sur la voie de l’innovation?
Bien sûr, même si nous devons tenir compte de la géographie, des Alpes et des Pyrénées qui sont indispensables et où toutes les difficultés sont concentrées. Cela n’empêche pas d’en dénicher d’autres. Que ce soit dans le Jura, les Vosges, mais aussi le Massif central, le Morvan ou les Ardennes, partout.
Bradley Wiggins était-il imbattable selon vous?
Je ne sais pas. Mais c’est un beau vainqueur. Sa domination et son comportement avec Christopher Froome font penser à l’époque Hinault-Lemond, mais de façon plus encadrée, à la mode britannique. Chez eux, quand le chef veut quelque chose, tout le monde se range derrière. Bien sûr, cela ne marche pas de la même manière chez nous les latins. Je ne sais pas si c’est bien ou mal.
Beaucoup comparent la domination du Team Sky à celle des équipes d’Armstrong à l’époque. Qu’en pensez-vous?
Je ne partage pas cet avis. La pression de cette équipe britannique a été beaucoup moins forte sur la fin. Ce qu’on a vu dans la Planche-des-Belles-Filles ne s’est pas reproduit après dans les Alpes et encore moins dans les Pyrénées. Les équipiers se sont émoussés et usés. Ce qui n’était pas le cas avec l’équipe d’Armstrong.
Mettriez-vous votre main au feu pour Wiggins?
Tout ce que je sais, c’est qu’il ne sort pas de nulle part. Il possède un très grand palmarès sur la piste au niveau olympique et mondial. Il s’est reconverti sur la route avec succès. Il avait déjà démontré ses capacités en 2009 (4e du Tour de France, ndlr). L’année passée, s’il n’avait pas chuté, il aurait eu largement sa place sur le podium.
L’année passée, on a parlé du Tour du renouveau, est-ce toujours valable?
Ce n’est qu’une formule. En revanche, les retours des absents (Alberto Contador, Andy Schleck) l’année prochaine, la présence des vainqueurs de cette année et l’avènement de nouveaux grimpeurs, comme le Colombien Nairo Quintana, vont permettre d’apporter plus de spectacle dans les cols. Avec le départ en Corse, où nous aurons trois magnifiques étapes, puis un contre-la-montre par équipes à Nice, la course sera différente.
La répercussion des affaires de dopage vous a-t-elle affecté pendant ce Tour?
Je n’ai rien d’autre à dire de plus que la lutte continue de la part de toutes les instances. Tous ceux qui disaient qu’elle se relâchait ont constaté le contraire. Que ce soit la fédération internationale, les agences antidopage ou les autorités de santé publique poursuivent leur travail. Sans doute plus que dans beaucoup d’autres disciplines. I
18E ÉTAPE
Le champion du monde, le Britannique Mark Cavendish, a remporté au sprint la 18e étape du Tour de France à Brive-la-Gaillarde (centre), à 8 jours de la course sur route des JO de Londres. Bradley Wiggins, son compatriote et coéquipier de Sky, a conservé le maillot jaune à deux jours de l’arrivée du Tour. Au prix d’un sprint lancé de loin, Cavendish a rejoint et dépassé dans les 150 derniers mètres les derniers rescapés d’une échappée, l’Espagnol Luis Leon Sanchez (4e) et l’Irlandais Nicolas Roche (5e).
Tour de France. 18e étape, Blagnac - Brive-la-Gaillarde, 222,5 km: 1. Mark Cavendish (GB/Sky) 4h54’12’’ (45,4 km/h). 2. Matthew Goss (Aus). 3. Peter Sagan (Slq). 4. Luis-Leon Sanchez (Esp). 5. Nicolas Roche (Irl). 6. Tyler Farrar (EU). 7. Borut Bozic (Sln). 8. Sébastien Hinault (Fr). 9. Daryl Impey (AfS). 10. Samuel Dumoulin (Fr). 11. André Greipel (All). 12. Juan Jose Haedo (Arg). 13. Edvald Boasson Hagen (No). 14. Andreas Klöden (All), tous même temps. 15. Koen de Kort (PB) à 4’’. 16. Luca Paolini (It). 17. Julien Simon (Fr). 18. Lars Bak (Dan). 19. Bradley Wiggins (GB). 20. Marco Marcato (It). Puis: 22. Christopher Froome (GB). 26. Jürgen van den Broeck (Be). 27. Vincenzo Nibali (It). 35. Cadel Evans (Aus). 37. Michael Schär (S). 40. Tejay van Garderen (EU), tous même temps. 134. Michael Albasini (S) à 7’50’’. 153 coureurs au départ et classés.
Classement général: 1. Bradley Wiggins (GB/Sky) 83h22’18’’. 2. Froome à 2’05’’. 3. Nibali à 2’41’’. 4. Van den Broeck à 5’53’’. 5. Van Garderen à 8’30’’. 6. Evans à 9’57’’. 7. Haimar Zubeldia (Esp) à 10’11’’. 8. Pierre Rolland (Fr) à 10’17’’. 9. Janez Brajkovic (Sln) à 11’00’’. 10. Thibaut Pinot (Fr) à 11’46’’. 11. Roche à 12’54’’. 12. Klöden à 14’05’’. 13. Christopher Horner (EU) à 14’22’’. 14. Chris Anker Sörensen (Dan) à 18’46’’. 15. Denis Menchov (Rus) à 22’54’’. 16. Maxime Monfort (Be) à 24’24’’. 17. Egoi Martinez (Esp) à 25’32’’. 18. Rui Costa (Por) à 29’51’’. 19. Eduard Vorganov (Rus) à 33’07’’. 20. Alejandro Valverde (Esp) à 33’50’’. Puis: 48. Schär à 1h37’48’’. 110. Albasini à 2h50’48’’.
Classements annexes. Points: 1. Sagan 386. 2. Greipel 264. 3. Goss 238.
Montagne: 1. Thomas Voeckler (Fr) 134 pts. 2. Fredrik Kessiakoff (Su) 123. 3. Chris Anker Sörensen (Dan) 77.
Equipes: 1. RadioShack (Zubeldia) 250h23’05’’. 2. Sky (Wiggins) à 14’05’’. 3. BMC (Evans) à 36’25’’.
Jeunes: 1. Van Garderen 83h30:48. 2. Pinot à 3’16’’. 3. Steven Kruijswijk (PB) à 1h00’50’’.
LA CHRONIQUE DE MICHAËL PERRUCHOUD*
L’arrivée à Paris consiste en un cortège souriant de cyclistes peu enclins à appuyer encore sur les pédales. La course à proprement parler se résume donc à un emballage de quelques kilomètres et à un dernier sprint pour les photographes. Des exceptions à la règle? Certes oui, Jean Robic a remporté son Tour de France (en 1947) en attaquant le dernier jour, au prix de quelques arrangements douteux. Quant à Hermann Van Springel et Laurent Fignon, ils ont vécu la triste expérience de finir l’épreuve en jaune et de devoir rendre leur beau maillot à l’heure du podium. Mais ces deux éditions (1968 et 1989) se terminaient par un contre-la-montre, étape par essence susceptible de changer la donne.
Pour le reste, rien. Le dernier dimanche du Tour n’est pas un moment d’extase télévisuelle, même si les commentateurs de France-Télévision affublent les trop clinquants Champs-Elysées d’un titre de «plus belle avenue du monde» aussi lassant qu’usurpé. Pour ne pas céder à l’ennui, il faut avoir un Breton sous la main, un champion comprenant que la victoire n’est rien sans le panache.
Nous sommes donc en 1979, Bernard Hinault est le patron incontesté du peloton, en passe de remporter son deuxième Tour consécutif. Cette attaque, en ce dernier dimanche, est proprement insensée, un pur et beau cadeau au public. Le plus amusant dans l’histoire, c’est qu’un coureur, un seul, ne se laisse pas surprendre. Il s’agit de son dauphin, le Néerlandais Joop Zoetemelk. Voir le premier et le deuxième du classement général s’offrir une échappée belle en direction de Paris n’est pas commun. Ce qui l’est plus c’est d’avoir Zoetemelk accroché à la roue. Réputé pour ne jamais attaquer, mais pour suivre ses adversaires jusqu’au bout de ses forces, Zoetemelk est affublé du charmant surnom de «Joop la sucette».
A l’arrivée, Hinault ne laisse aucune chance à son rival. Deuxième de l’étape, deuxième du Tour (pour la cinquième fois), Zoetemelk aura son heure de gloire l’année suivante. Mais alors que les deux grands champions de cette édition passent la ligne d’arrivée, une lapalissade vient à l’esprit: ce sont les coureurs qui font la course. Et même un parcours pitoyablement tracé ne condamne pas un Tour de France à la médiocrité. Allez, Messieurs, une petite étincelle pour la fin!
* Ecrivain d’origine valaisanne, né en 1974 à Genève. Il a baigné durant toute son enfance dans le cyclisme.
