Patti Smith, poétesse, peintre, photographe et prêtresse d’un rock extatique et Patti Smith, poétesse, peintre, photographe et prêtresse d’un rock extatique et rebelle. Sony/Steven Sebring
18/08/2012

Mots-clés d’une icône

Patti Smith • L’égérie du rock américain est en concert à Pully for Noise. Portrait d’une artiste hors normes.

Avant d’enregistrer son premier album, Horses, en 1975, Patti Smith rêvait d’être peintre ou poétesse. Et presque sans le vouloir elle est devenue la prêtresse d’un rock extatique et provocant, révélateur des bouleversements musicaux à venir. A 65 ans, la diva rimbaldienne sacrée «marraine du punk» fait un retour remarqué sur disque et sur scène. Samedi prochain, elle défendra au festival Pully for Noise les couleurs de Banga, un récent album qui figure parmi ses meilleures réalisations. Alors que Just Kids, son récit autobiographique à succès est réédité en français en format poche, c’est l’occasion de revenir, à la faveur de quelques mots-clés, sur le parcours d’une artiste hors normes.

 

Destin «La vie est une aventure que nous créons d’après nos désirs, traversée par le destin et une série d’accidents, heureux ou malheureux.» Dans le poème documentaire que lui a consacré son ami cinéaste Steven Sebring, Patti Smith résume en quelques mots son parcours. Sa naissance à Chicago, le 30 décembre 1946, le déménagement de sa famille à Philadelphie, puis dans un bled perdu du South Jersey. Son père, ancien danseur de claquettes, gagne péniblement sa vie dans un bureau, sa mère, qui fut chanteuse de jazz, élève ses quatre enfants tout en travaillant comme serveuse. A quinze ans, Patti trouve un job en usine, mais elle sait qu’une autre vie l’attend.

 

Artiste Au Musée des beaux-arts de Philadelphie, elle découvre Modigliani et les impressionnistes, mais surtout Picasso dont «l’assurance brutale» lui coupe le souffle. Elle a douze ans, la peau sur les os, des airs de garçon manqué et ne désire qu’une chose: devenir une artiste. Elle lit la biographie de Diego Rivera et se rêve en Frida Kahlo, en muse aimante et en créatrice. Ce n’est qu’une question de temps, et Patti grandit vite.

 

Mapplethorpe En 1967, Patti Smith a 21 ans lorsqu’elle débarque à New York, avec pour seul viatique quelques crayons de couleur et Les Illuminations d’Arthur Rimbaud. Elle découvre les aléas de la vie de bohème, moins romantique que dans les livres. C’est l’été de la mort de John Coltrane, l’été de Crystal Ship, la chanson d’amour des Doors. Et c’est l’été de sa rencontre avec Robert Mapplethorpe. Il a le même âge qu’elle, il peint et dessine sous influence de psychotropes et s’imagine en futur Andy Wharhol. Ainsi commence une tumultueuse histoire d’amour et d’amitié, basée sur un indéfectible soutien réciproque qui durera jusqu’à la mort de Mapplethorpe, emporté par le sida en 1989 à l’âge de 42 ans. Entre-temps, celui-ci découvre la photographie grâce à Patti qui lui prête son appareil Polaroïd. Ses portraits en noir et blanc ou ses clichés de fleurs ou de nus masculins vont faire son succès, tandis que certaines de ses photos résolument pornographiques vont susciter la polémique.

 

Chelsea Hotel C’est l’hôtel mythique de New York, immortalisé par Leonard Cohen. Dans le hall aux relents de «marécage urbain» (dixit Jean-Claude Carrière), fief des poètes beat (Kerouac y écrivit Sur la route) se croisent cinéastes, musiciens et artistes en tous genres. C’est là qu’un jour Patti Smith entreprend de se tailler les cheveux, en prenant exemple sur Keith Richards, le guitariste des Stones.

Quelques coups de ciseaux qui vont changer sa vie. Fini le look folk ou hippie: son image androgyne lui ouvre de nouvelles portes. Patti devient actrice dans un théâtre expérimental. Puis, encouragée par Allen Ginsberg, elle déclame ses poèmes dans les cénacles de l’avant-garde new-yorkaise, accompagnée par le guitariste Lenny Kaye.

 

Guitare Patti Smith achète sa première guitare dans un mont-de-piété. Elle apprend quatre ou cinq accords, mais plus elle joue, plus son instrument sonne mal. Elle découvre alors qu’une guitare, ça se désaccorde! Pour la réaccorder, elle propose de l’essayer aux musiciens qu’elle croise dans les couloirs du Chelsea Hotel. Un jour, Bob Dylan lui-même se prêtera à cet exercice involontaire! Puis Patti commence à mettre ses poèmes en musique: l’une de ses premières auditrices sera Janis Joplin, peu de temps avant sa mort, en octobre 1970.

 

«Horses» C’est le premier album de Patti Smith, paru en 1975. Sur une musique «garage rock», elle clame sa révolte existentielle à travers des textes dont les métaphores mystico-sexuelles parfois obscures dégagent une énergie peu commune, même dans l’effervescence de l’avant-garde new-yorkaise. «Jésus est mort pour les péchés de quelqu’un, mais pas pour les miens», profère-t-elle dans le poème qui ouvre une version survoltée de Gloria, la chanson de Van Morrison dont elle fera son hymne. Ce mélange de fureur et de romantisme sur deux ou trois accords bruts de décoffrage va constituer la marque de fabrique du Patti Smith Group qui va enregistrer trois autres albums entre 1976 et 1979, Radio Ethiopia, Easter et Wave. Sur Easter, le son se fait plus main-stream, à l’image de Because the Night, cosigné par Bruce Springsteen, l’une des rares chansons de Patti Smith à s’être hissée dans le haut des charts.

 

Famille En 1980, Patti Smith épouse Fred «Sonic» Smith, ancien guitariste du mythique groupe proto-punk MC5. Elle s’installe près de Detroit avec celui qu’elle appelle dans son livre «un roi parmi les hommes» et met sa carrière de chanteuse en stand-by pour s’occuper de leurs deux enfants. Ce qui ne l’empêche pas d’enregistrer avec son mari Dream of Life (1988), sur lequel figure People have the Power, une antienne allégorique aux accents révolutionnaires qui compte parmi ses chansons les plus connues. Mais la mort de Fred Smith en 1994, suivie peu après par celle de son frère Todd constituent un terrible traumatisme pour Patti Smith qui reprendra tout de même la route en 1996, encouragée notamment par Michael Stipe, du groupe R.E.M., l’un de ses fervents admirateurs. Dédié à Fred Smith, Gone Again, sorti la même année, marque également le retour discographique de la chanteuse dont les albums suivants vont révéler les préoccupations politiques d’une artiste qui se pose en égérie du mouvement anti-Bush.

 

Honneurs Qualifiée dans les années 70 de «poseuse de la pire espèce» par Mick Jagger, Patti Smith n’a pas toujours fait l’unanimité parmi ses pairs ou auprès d’une partie de la critique, agacés par ses textes ultraréférencés et ses attitudes scéniques trop calculées selon eux. Des réticences désormais balayées: en 2005 elle reçoit du ministre français de la Culture la médaille de commandeur de l’ordre des arts et des lettres, et deux ans plus tard, elle est l’une des rares femmes à entrer dans le Rock and Roll Hall of Fame de Cleveland. Désormais consacrée «artiste totale», elle voit ses œuvres (dessins, peintures, photographies) exposées à travers le monde. Les rêves de la gamine sauvageonne sont devenus réalité! I

> Patti Smith, Just Kids, Ed. Folio, 373 pp.

> En concert samedi à 22h30 au Pully For Noise.

 

«Banga», un disque profond et apaisé

On le savait depuis Twelve, l'excellent album de reprises paru en 2007, Patti Smith chante mieux que jamais. Sa voix a gagné en profondeur et en intensité et elle fait merveille sur Banga, son premier recueil de chansons originales depuis Trampin' (2004). La chanteuse a retrouvé ses deux complices de toujours, le guitariste Lenny Kaye et le batteur Jay Dee Daugherty, ainsi que le bassiste et claviériste Tony Shanahan, fidèle depuis 1996. Une équipe soudée pour une musique qui renoue avec la magie des premiers enregistrements du Patti Smith Group, mélange équilibré d’incantations poétiques et de rock qui n'oublie pas d'être lyrique. On retiendra particulièrement la mélodie simple et prenante de This is The Girl, hommage tendre à Amy Winehouse, ou Maria, une ballade poignante dédiée à la regrettée comédienne Maria Schneider, ou encore Banga, seul titre très musclé de l’album. Entre citations littéraires, références à l’actualité et rêveries mystiques, l’univers de Patti Smith se développe de façon plus apaisée qu’autrefois mais tout aussi touchante. ES

> Patti Smith,Banga, Sony.

Eric steiner

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