Décidément, Heidi nous rend tous «timbrés»... Il y a deux ans, La Poste a mandaté la graphiste Karin Widmer pour créer un timbre à l’effigie de la petite bergère. Les Suisses avaient déjà connu un autre timbre dédié à Heidi en 1984, pour Pro Juventute. la poste
Décryptage • La petite fille grisonne, imaginée en 1880 par Johanna Spyri, traverse les ans sans prendre une ride.
Au Panthéon des grands personnages helvétiques, elle arrive largement en tête. Heidi pourrait même damer le pion à Guillaume Tell. Plus connue que lui, à l’étranger en tout cas, elle reste la meilleure ambassadrice de Suisse sur les cinq continents. De l’Europe à l’Amérique en passant par l’Asie, pas un pays qui n’ait projeté sur ses écrans, petits ou grands, les bonheurs et malheurs de la petite orpheline suisse hébergée par son grand-père sur un alpage grison.
Le cinéma, la télévision, le théâtre, la BD, Internet, et même le commerce et la politique ont revisité ou recyclé cette figure de la littérature enfantine, née en 1880 sous la plume de l’écrivain alémanique Johanna Spyri. Depuis le XIXe siècle, l’enthousiasme pour l’attachante héroïne grisonne ne s’est jamais démenti. L’histoire n’a pourtant rien d’un conte de fées, mais son succès est là. Qu’est-ce qui le suscite?
A cette question, Jean-Michel Wissmer, professeur à Genève, tente de répondre par un livre paru chez Métropolis sous le titre: Heidi. Enquête sur un mythe suisse qui a conquis le monde. Pour lui, cette conquête s’explique en partie par la réflexion sur la nature que propose le roman de Johanna Spyri. «Si Heidi est tant prisée aujourd’hui, c’est parce qu’elle fait preuve d’une sensibilité écologique avant l’heure, qui recoupe le discours sanitaire en vogue. Un peu partout, on essaie de nous «vendre» la montagne en nous expliquant que l’air y est plus pur, les fleurs plus belles et le soleil plus radieux.»
A cela s’ajoute le message religieux du roman: l’amour de l’autre. «Ce message a souvent été évacué dans les multiples adaptations de Heidi, par crainte de ringardise», explique Jean-Michel Wissmer. «Or dans notre société dispersée d’aujourd’hui, il y a un besoin de retour aux valeurs traditionnelles. Celles que représente à sa manière dévouée Heidi.»
Heidi humaniste? «Tellement humaniste qu’on lui mettrait volontiers un brassard de la Croix-Rouge», commente dans un sourire Gérard Demierre. Metteur en scène vaudois, ce dernier a porté au théâtre il y a 10 ans la vie de l’héroïne grisonne. «Heidi appartient, dit-il, à un double paysage suisse: alpin et mental. Le premier nous est envié par le monde entier. C’est sur lui que le public international projette ses rêves de beauté. Le deuxième est plus local, il reste lié à nos élans humanitaires, et à ce titre en ravit plus d’un.»
On peut en effet être séduit par l’altruisme de la petite orpheline démunie qui vole au secours de Clara, une Allemande de 12 ans, très riche, paralysée et solitaire. Pour la soustraire à sa détresse, Heidi l’invite chez elle en Suisse. Un geste valeureux que Markus Imboden, cinéaste alémanique, met toutefois sur le compte d’une générosité naïve. Dans son film Heidi sorti en 2001, il a pris soin de teindre en bleu les cheveux de la blonde helvète.
Pour faire punk? Pas du tout, réplique aujourd’hui Markus Imboden quand on l’interroge. «C’est la méchante Clara qui a dénaturé Heidi avec ce bleu horrible, parce qu’elle était jalouse d’elle, dit-il. La Suissesse s’est fait royalement avoir par l’Allemande. Morale de l’histoire: prenez garde à votre blondeur, chers Suisses!» Message patriotique ou féroce ironie? Peu importe. Toujours est-il qu’Heidi est récupérée aussi bien par la politique que par la société de consommation.
Si sa figure encourage les ventes dans le domaine alimentaire (yaourt, fromage, viande séchée) ou vestimentaire (site de vente sur Internet), elle peut aussi servir à redessiner les traits de la Suisse lors des rendez-vous nationaux.
Récemment, à l’occasion des votations sur les résidences secondaires, des adeptes du «oui» se demandaient dans la presse: «Heidi reconnaîtrait-elle encore sa terre natale?»
Mais quittons un peu cette terre natale, justement. Le Japon, l’Amérique, l’Espagne ou encore la France, tous ont adopté Heidi. Mieux: ils l’ont même adaptée à leur culture. «Les Japonais s’y retrouvent en raison de leur sensibilité à la nature, mais aussi à l’ordre et à la discipline», lâche Jean-Michel Wissmer. Des mangas sur Heidi, on en trouve par dizaines. Des films aussi.
Le premier d’entre eux fut américain. C’est, disons, le plus mythique. Sorti en 1937, il est signé Allan Dwan. Dans le rôle de Heidi: Shirley Temple. Un clip sur YouTube lui donne aujourd’hui une fraîcheur éternelle. Petit clic, et la voilà souriante et charmante sous son chapeau de paille.
«Ce qui plaît aux Américains qui aiment «positiver», c’est le côté optimiste de Heidi», glisse Jean-Michel Wissmer. Avant d’ajouter: «Heidi a totalement échappé à Johanna Spyri pour devenir universelle. En cela, elle est un mythe. Elle va même jusqu’à concurrencer Harry Potter. C’est le genre d’héroïne qui éclipse son auteur.» Qui connaît aujourd’hui Johanna Spyri? Très peu de monde. Et pourtant, son roman est publié dans une cinquantaine de langues. C’est même, dit-on, le livre plus traduit, après la Bible et Don Quichotte. I
> Jean-Michel Wissmer,Heidi. Enquête sur un mythe suisse qui a conquis le monde. Ed. Métropolis, 220 pp.
> Née en 1827 à Hirzel, dans le canton de Zurich. Son père est médecin, et sa mère fille de pasteur.
> Elle fait ses études scolaires à Hirzel et poursuit sa formation à Zurich où elle apprend les langues modernes et le piano.
> L’amour des livres marque sa jeunesse. En découvrant Goethe, entre autres, elle se détache de la vision pieuse du monde transmise par sa mère.
> Elle passe de nombreux étés à Jenins et Maienfeld, dans les Grisons, qui deviendront plus tard le décor de «Heidi».
> En 1852, elle épouse Johann Bernhard Spyri, qui est avocat puis chancelier de la ville de Zurich. Elle lui donne un fils unique, Bernhard, qui décède en 1884.
> Après la mort de son fils et de son mari, elle se consacre à l’écriture et aux œuvres de charité.
> Elle publie une cinquantaine de livres, dont Heidi. L’édition originale paraît en deux tomes, en 1880 et 1881.
> Johanna Spyri décède en 1901, à Zurich.
> En 2001, pour le 100e anniversaire de sa mort, la Confédération lui dédie une pièce de monnaie commémorative. GA/swissinfo.ch
