Véronique Mermoud en «Mère Courage». Le Théâtre des Osses est le phare de la cr
Véronique Mermoud en «Mère Courage». Le Théâtre des Osses est le phare de la création théâtrale fribourgeoise. ISabelle Daccord-a
09/06/2012

Douze salles, trop pour un canton?

Arts vivants • La scène est dense à Fribourg. Trop? Pas assez? Etat des lieux des salles de spectacles.

A la trappe, la moitié des infrastructures culturelles! C’est la provocation lancée par Pius Knüsel, directeur de Pro Helvetia, dans un livre et dans les médias il y a quelques mois. Une coupe radicale, qui n’irait pas sans douleur... L’imaginer pour Fribourg, canton qui connaît une poussée démographique folle, qui voit ses grandes saisons culturelles et ses grands festivals pris d’assaut par un public assoiffé de culture, serait un exercice vain. Mais c’est tout de même l’occasion de faire l’inventaire des salles de spectacles et de la qualité des saisons culturelles qui sont proposées. Les nouvelles constructions ont fleuri ces dernières années, les plus importants théâtres fribourgeois n’ont pas dix ans! Un dynamisme exceptionnel!

C’est volontairement que nous faisons uniquement le tour des théâtres. Il y aurait tant à dire aussi sur la richesse des musées sis sur le territoire cantonal ou sur le paysage musical (avec Fri-Son, La Spirale, Ebullition ou le Bad Bonn en tête). Mais les récentes réalisations – Equilibre a été inauguré en décembre 2011 – rendent la poussée des salles de spectacles plus visible.

 

«Une salle improbable»

Avant de se demander s’il y en a trop ou pas, il faut comprendre comment ce tissu s’est constitué et pourquoi chaque district (ou presque, le Lac fait exception) dispose aujourd’hui d’une salle de théâtre équipée techniquement. Même si l’Etat ne subventionne les infrastructures culturelles qu’à titre «subsidiaire», il a joué un rôle important pour la scène théâtrale fribourgeoise. Le point avec Gérald Berger, chef du Service de la culture de l’Etat de Fribourg, qui a accompagné ce développement depuis 1983.

A son arrivée à ce poste, il disposait d’un budget de 200000 francs par an pour promouvoir la création contemporaine. C’était dix fois moins qu’aujourd’hui: deux millions sont répartis à titre d’aide à la création aux compagnies professionnelles indépendantes de théâtre et de danse, pour une enveloppe totale de 3,7 mio de subventions destinées à la culture. Sachant qu’aujour-d’hui comme hier le montant ne suffit pas à répondre à tous les besoins, on déduit tout de même de ces chiffres que l’offre culturelle a explosé dans le canton de Fribourg en trente ans.

A l’époque, les spectacles se jouaient dans des salles pas expressément faites pour le théâtre. A Fribourg, la Halle 2C était «une salle improbable», se souvient Gérald Berger, encore plus improbable que l’Espace Moncor, qui a pris le relais de la création contemporaine avant Nuithonie. L’une des premières comédiennes fribourgeoises ayant fait une formation professionnelle, Gisèle Sallin, suit d’abord Benno Besson à Genève pour se former à la mise en scène avant de revenir dans le canton de Fribourg avec Véronique Mermoud. L’acte fondateur en quelque sorte d’une scène de théâtre professionnelle forte à Fribourg date de 1988, quand le Théâtre des Osses reçoit sa première subvention de l’Etat, puis de 1990 quand il s’installe à Givisiez. Le bâtiment où se trouve actuellement le théâtre est inauguré en 1993. A peu près au même moment, en 1991, L’Arbanel s’installe en son théâtre. La ville d’Estavayer-le-Lac, elle, profite de la Prillaz depuis 1986.

 

La capitale à la traîne

C’est aussi de 1991 que date la loi sur les affaires culturelles, adoptée par le Grand Conseil. Dans les grandes lignes, le développement culturel du canton découle de cette loi-là, que vient compléter notamment un rapport du Conseil d’Etat. Daté de 1996, ce rapport reconnaît les besoins en infrastructures. La ville de Fribourg a besoin d’un théâtre d’accueil, capable d’accueillir des orchestres symphoniques, des opéras, les grandes pièces du répertoire, et d’un centre de création contemporaine. Ce seront les futurs Equilibre et Nuithonie. Mais pour l’instant, nous n’en sommes pas encore là. Le rapport précise que l’Etat ne subventionne de salle de spectacles qu’à titre «subsidiaire». Autrement dit, l’initiative doit venir des communes ou des associations de communes et des préfets. L’impulsion est donnée: communes et districts pourront bénéficier de l’aide financière du canton pour la construction de nouvelles salles.

A quelques conditions, rappelle Gérald Berger. La salle doit avoir une vocation «interrégionale», c’est-à-dire doit rayonner dans toute la région voire au-delà, et présenter un projet de saison culturelle. Pas question non plus de voir pousser des halles polyvalentes, comme celle de la Prillaz: on veut des fauteuils vissés et une scène capable d’accueillir au moins un orchestre de chambre. Le premier district à se doter sera la Singine. Guin inaugure le Podium, qui répond à ces critères, en 1999. Suivront l’Univers@lle à Châtel-St-Denis, la Salle CO2 à Bulle, le Bicubic à Romont. Il faudra plus de temps à l’agglomération fribourgeoise: après moult tergiversations et projets avortés, Nuithonie ne sera ouvert qu’en 2005 et Equilibre inauguré en 2011.

La promesse du canton de délier sa bourse a donc permis ces grandes réalisations dans les années 2000. Que peut-on voir dans ces théâtres? Les saisons culturelles qui y sont présentées sont de qualité et d’importance très diverses. Mais ces salles sont aussi, et largement, louées par les acteurs régionaux, les chorales et les fanfares au premier chef, les troupes de théâtre amateur, les écoles de danse, qui profitent d’un équipement technique de qualité pour se produire. On ne pourrait pas résumer leur ancrage régional et leur importance à leur seule saison culturelle.

Dans cet état des lieux, reste la salle de la Tuffière, à Corpataux. Conçue comme une halle polyvalente, avec sièges démontables, et inaugurée en 2007, elle n’a une importance que «locale» selon les critères du canton. Tout comme L’Arbanel, le Bilboquet et le Nouveau Monde, qui entrent dans la même catégorie.

 

Poussée démographique

En 2012, les amateurs de spectacles dans le canton de Fribourg disposent donc au total de douze salles de spectacles qui offrent une saison professionnelle régulière – et qui sont toutes, sauf le Théâtre des Osses, louées par des organisateurs de spectacles hors saison ou par des acteurs culturels de leur région. Ces saisons n’ont pas toutes le même intérêt, mais si on tient compte du développement démographique, en particulier dans le sud du canton, on peut très bien imaginer que les saisons culturelles de l’Univers@lle et du Bicubic pourront vite prendre de l’importance.

De grandes différences marquent aussi le mode de fonctionnement de ces salles. Les grandes salles comme Equilibre ou Nuithonie ont une gestion entièrement professionnalisée. L’Arbanel au contraire fonctionne grâce à une équipe très dévouée de bénévoles. Le Nouveau Monde par exemple a un programmateur payé, mais ne pourrait fonctionner sans une foule de petites mains prêtes à donner de l’aide. Le subventionnement des saisons est aussi très variable. L’Etat ne soutient directement que les compagnies au titre de l’aide à la création. Ce sont principalement les communes, les associations de communes et la Loterie Romande qui subventionnent les saisons culturelles.

 

Une offre culturelle riche

Malgré ces infrastructures, des spectacles ont encore lieu ailleurs, à l’instar de l’enceinte du Belluard à Fribourg, à l’Hôtel-de- Ville à Bulle, dans des salles de restaurant, des aulas ou des salles principalement dédiées à la musique. Le Théâtre de la Cité, le Kellerpoche, le Théâtre de marionnettes, à Fribourg, ou la Gare aux Sorcières, à Moléson, accueillent aussi des spectacles professionnels, mais restent surtout nécessaires à la scène amateure et semi-professionnelle. Des festivals et des raouts en plein air complètent cette offre pléthorique.

Dans le Lac, qui ne dispose pas de sa salle à vocation «interrégionale», il faut citer le KiB (Kultur im Beaulieu) à Morat et le Kulturkeller Gerbestock à Chiètres. Dans la Broye, la scène théâtrale ne se limite pas à La Prillaz: les habitués traversent la frontière cantonale pour aller à Payerne (HameauZarts), à Avenches (Château). Estavayer-le-Lac doit d’ailleurs se doter, cet automne, d’une nouvelle salle, L’Azimut, qui se trouvera dans l’ancien bâtiment communal rénové du Stavia.

On le voit, sauf dans le Lac, le canton de Fribourg ne manque pas de salles de spectacles. Y en aurait-il trop? «Cela voudrait dire que les salles ne remplissent pas? Ne répondent pas au besoin? Ce n’est pas le cas», observe Gérald Berger, qui constate des taux d’occupation très élevés (plus de 90%) à Equilibre, Nuithonie et aux Osses. En attendant le bilan de la dernière saison 2011-2012, on peut dire que les saisons à caractère «interrégional» ont trouvé leur public. «Fribourg ne dépend pas de Berne ni de l’Arc lémanique. Nous avons une véritable offre culturelle, dense et riche», commente Gérald Berger.

Mais le chef du Service de la culture du canton de Fribourg ne se repose pas sur ses lauriers: «Il ne faudrait pas que les infrastructures ne soient que des «garages», des lieux d’accueil. Il faut de l’argent pour des créations. Aujourd’hui les limites sont atteintes», pose-t-il. La manière de mieux soutenir les compagnies du cru est encore à définir: peut-on imaginer la création contemporaine sur différents lieux? Faudra-t-il la concentrer sur l’agglomération fribourgeoise? En ville de Fribourg, la nouvelle responsable de la culture, Natacha Roos, entend lever des assises de la culture, comme le demande aussi le député Olivier Suter. Affaire à suivre. I

 

 

La polémique en bref

En mars, Pius Knüsel lançait un pavé dans la mare. Sa critique du subventionnement de la culture a eu d’autant plus d’écho qu’il est issu lui-même du sérail, puisqu’il est directeur de la fondation Pro Helvetia (il quittera ses fonctions à la fin du mois de septembre). Il a cosigné un ouvrage, Der Kulturinfarkt (Ed. Knaus), qui s’intéresse principalement à l’Allemagne. Mais dans les journaux, Pius Knüsel s’est largement exprimé sur la situation suisse aussi. Il dénonce une fréquentation stagnante des salles de concerts classiques, des musées, des théâtres, soit toute une culture institutionnelle et subventionnée qu’il estime réservée à une élite de 10% de la population. Ses revendications: il souhaite une politique culturelle qui réfléchisse aux besoins du 90% restant des gens, et qui prenne mieux au sérieux les nouveaux moyens de diffusion numériques. En biffant de moitié leurs institutions, les collectivités publiques pourraient renforcer quelques institutions phares et dégager des moyens pour les nouveaux supports de la culture et pour la culture populaire notamment. EH

La danse a trouvé une scène à Nuithonie et Equilibre. Alain Wicht-a

Elisabeth Haas

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