Telle une Madone, la mère «absolue» ne vivrait que pour son enfant: un idéal qu Telle une Madone, la mère «absolue» ne vivrait que pour son enfant: un idéal qui culpabilise... Alain wicht - A
17/07/2012

Pour en finir avec la mère idéale

Interview • Le psychiatre Jean Maisondieu affirme que les femmes sont victimes d’un fantasme collectif insupportable. Car si: l’amour maternel, le vrai, a bel et bien des limites.

Après trente ans de pratique psychiatrique, y compris en milieu carcéral, Jean Maisondieu, ex-médecin-chef, est arrivé à l’intime conviction que notre société vivait sur un fantasme. Celui d’une figure maternelle toute de bienveillance et de réconfort. Ce qui nous crée du tort, aussi bien sur le plan individuel que collectif.

 

Pourquoi cet essai – «Même les kangourous se détachent de leur mère» – qui démasque l’amour maternel?

Jean Maisondieu: Je l’ai couvé pendant longtemps! Il a grandi en moi à force de rencontrer dans ma pratique médicale des personnes dépendantes d’addictions, à l’alcool notamment, parce qu’elles ne se sont pas remises d’avoir pris conscience, un jour, que leur mère n’était pas ce roc de bienveillance qu’elles fantasmaient. Et elles en ont déduit que si leur mère n’était pas la source d’amour attendue, c’est qu’elles avaient démérité. Qu’au fond elles n’étaient pas aimables. Or elles sont victimes d’un fantasme collectif insupportable.

 

L’amour maternel est-il un fantasme collectif ?

L’amour maternel sans limites est un fantasme. On a tous en soi, depuis qu’on est tout petit, l’image d’une mère débordant d’amour et de sollicitude, toujours disponible pour ouvrir son giron à son petit, comme la mère kangourou qui laisse son petit entrer dans sa poche.

»On a tous tendance à se placer imaginairement sous la protection de ce personnage mi-mythique et mi-fantastique qui aimerait si totalement son enfant qu’elle n’aurait d’autres désirs que de se consacrer à lui corps et âme.

 

D’où vient ce mythe de mère à amour sans limites?

Il est à la fois le fruit d’une expérience personnelle d’être humain et de notre culture occidentale. Le fait d’avoir été porté pendant neuf mois par une personne qui nous connaît de l’intérieur, et dont on acquiert une connaissance très intime, en naissant les bébés reconnaissent l’odeur de leur mère, apporte une dimension particulière à la relation mère/enfant. C’est indiscutable. Mais notre culture occidentale a interprété ce lien et l’a transformé en amour absolu. Pensez à toutes ces Madones dans l’art pictural, qui ne sont que dévouement et oubli d’elles-mêmes pour le bien-être de leur petit. Même Victor Hugo s’est mis à l’unisson pour glorifier l’amour maternel «Oh! l’amour d’une mère! Amour que nul n’oublie».

 

Et c’est problématique d’être porteur d’un fantasme pareil?

Rêver d’un amour maternel sans limites est une chose, croire qu’un tel amour puisse exister en est une autre. C’est ajouter foi à une absurdité. La mère à amour sans limites n’est qu’un fétiche virtuel, invisible, désincarné. Les mères réelles, les mères de chair et de sang, sont des êtres humains avec des limites. Elles n’aiment pas toujours leurs enfants. Et quand elles les aiment, l’amour qu’elle leur porte a des limites. Se laisser aller à rêver qu’une mère supra aimante existe est dangereux.

 

Pourquoi dangereux ?

Parce que cela nuit à notre liberté. En vivant dans l’espoir de l’amour absolu d’une mère, on n’arrive pas à devenir des individus réellement autonomes et libres. On engage des relations amoureuses en attendant trop de l’amour.

Par ailleurs, cette attitude infantile, qui fait de chaque femme et chaque homme un sujet immature, entretient également ce trouble grave dans les relations entre les deux sexes que l’on appelle le sexisme.

»Quand il arrive que le mythe se révèle pour ce qu’il est, une falsification de la réalité, la rancœur et la désespérance sont toujours là, sources potentielles de troubles du comportement. La grandeur de la mère transforme les femmes en moins que rien. Je l’ai observé plusieurs fois au contact de détenus condamnés pour viols.

 

Pourtant on s’y accroche, à ce mythe de mère à amour sans limites.

On s’y accroche parce que ce fantasme de mère qui veille sur nous en toute occasion nous permet de juguler notre angoisse d’être humain. Chacun acquiert un jour ou l’autre la conscience d’être seul. Les évènements de sa vie peuvent avoir pour les autres un intérêt, mais au moment de sa naissance et de sa mort, lui seul est intéressé directement. Lui seul naît, lui seul meurt. Renier les limites de l’amour maternel illimité, c’est accepter de se confronter à l’absurde de la vie, à l’insignifiance de l’être humain.

 

Pourquoi sommes-nous plus exigeants d’amour envers notre mèrequ’envers notre père?

Je crois beaucoup à l’imprégnation du vieil adage «total mulier in utero», qui veut dire que la femme est toute entière dans son utérus. Autrement dit, un enfant sait toujours avec certitude de quel ventre de femme il est issu. Pour le père, il est moins sûr. L’homme disperse sa semence un peu partout. Il y a donc plus d’attentes du côté du parent dont on est sûr. La culture ambiante pleine d’apologie de la bonne mère aiguise encore notre exigence.

 

On attend trop des mères ?

Depuis des générations, on s’ingénie à essayer d’interdire aux mères d’être des femmes. La glorification collective du rôle de la mère incite les femmes à vouloir remplir cette fonction le mieux possible pour en mériter l’éloge. Quand elles sentent qu’au fond elles n’ont pas envie de se dévouer totalement à leur enfant, elles se culpabilisent. Et elles se rendent malades à l’idée d’être anormales. Le mythe de l’amour maternel sans limites a pour conséquences d’engendrer chez les mères la crainte de ne pas parvenir à faire ce qui est attendu d’elles et de justifier la rancœur des enfants à leur égard lorsqu’elles ne parviennent pas à satisfaire leurs exigences. I

> Jean Maisondieu, «Même les kangourous se détachent de leur mère». Essai sur les limites de l’amour maternel, Ed. Payot.

véronique Chatel, paris

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