Un choc entre les Alpes et le désert. Les cow-boys de l’Oregon en migration au
Un choc entre les Alpes et le désert. Les cow-boys de l’Oregon en migration au barrage de Mauvoisin. Jean-Claude Pache
08/08/2012

L’univers des cow-boys transposé

Bagnes • Le photographe Christian Lutz observe la condition humaine et interroge les pouvoirs politique, économique et religieux. «Aux dépens du réel» s’expose, en quatre volets.

Les cow-boys de l’Oregon qui ont confié leur quotidien à l’objectif du photographe genevois Christian Lutz n’imaginaient sans doute pas un tel dépaysement. Sur la couronne du barrage de Mauvoisin, le plus haut barrage-voûte d’Europe (1966 mètres), ils s’affichent en grandeur nature, en chemise à carreaux et jeans poussiéreux, le visage buriné.

«Pour l’exposition sur le barrage, j’avais envie d’un choc entre les Alpes et le désert américain, tout en restant dans une thématique commune, le monde des éleveurs de bétail», confie Christian Lutz, 39 ans. Entre 2006 et 2008, il a séjourné à quatre reprises dans un ranch du désert de l’Alvord, dans l’Ouest américain. Ses photos symbolisent la passion de l’élevage sur des terres arides accablées de chaleur et une certaine rudesse de l’existence, d’où jaillissent parfois des instants de tendresse et de poésie. Des scènes dures, archaïques comme le marquage au fer de bêtes entravées à terre: «Mais ils ne s’en cachent pas, il n’y a pas d’hypocrisie», souligne le photographe.

Christian Lutz a partagé la vie de la famille de Paul et Tony Davis et de leurs cinq enfants, dans un ranch isolé. Il l’a accompagnée à un pique-nique de chasseurs, où les hommes gardent leur carabine à l’épaule, et au rodéo, d’où il a ramené une image saisissante d’un cow-boy fraîchement débarqué et qui mord la poussière. En arrière-plan, le cheval, le dos rond, n’a pas encore retrouvé la terre ferme.

 

Désastres écologiques

Etre accepté dans un monde étranger, «c’est l’essentiel du travail du photographe», exprime Christian Lutz, formé à l’Ecole supérieure des arts de l’image Le Septante Cinq à Bruxelles. Cela vaut pour les cow-boys de l’Ouest américain, et plus encore pour les thèmes de l’expo qui commence au Musée de Bagnes, au Châble. Chaque été, cette institution invite en effet un photographe à occuper à la fois le musée et trois espaces en plein air.

Christian Lutz confie «mettre tout en œuvre pour entrer en dialogue» avec ses interlocuteurs, dont il espère une certaine «ouverture d’esprit face à une critique argumentée et qui fait sens».

Pour la série d’images baptisées «Protokoll», qui questionne le pouvoir politique, Pascal Couchepin, «qui adorait les oppositions d’idées», souligne le photographe, lui a grand ouvert l’accès aux sphères du pouvoir et aux règles figées de l’étiquette. Un travail plusieurs fois primé.

Au Nigeria, pour «Tropical Gift», le photographe engagé a expliqué ses intentions avant de sortir ses objectifs: montrer les désastres écologiques et sanitaires de l’exploitation d’un pétrole qui assure le confort des Occidentaux. Sa série de photos lui a valu en 2010 le Grand Prix international de photographie de Vevey.

Il expose aussi au Musée de Bagnes une petite dizaine d’images prises dans une confrérie soufie du Sénégal. «Le fossé culturel était trop grand, j’ai dû abandonner cette histoire», admet Christian Lutz, qui poursuit son interrogation du monde religieux autour d’une communauté évangélique suisse. «Je ne suis pas croyant du tout, mais j’ai été néanmoins accepté, dans un dialogue entre un non-croyant et une communauté qui organise sa vie en fonction de sa foi.»

 

La fin du rêve américain

«C’est la première fois que j’ai autant d’expos en même temps, pose Christian Lutz. Je n’ai pas quarante ans de photos derrière moi, et je refuse le mot «rétrospective». J’ai redonné une existence à des images qui dormaient.» Dont une trentaine de clichés des réalités de Chinatown et de Coney Island, à New York, qui jalonnent un parcours long de 26 km, au départ du Châble. «Ce n’est pas un endroit facile pour exposer. Les images sont séparées de plusieurs centaines de mètres et il n’est pas possible de les faire dialoguer.»

Le photographe travaille en ce moment sur une série de photos prises à Las Vegas, et qui thématise «la fin du rêve américain».

«Il faut plus qu’une vie pour faire le tour des Etats-Unis. C’est le premier et le dernier monde, où se côtoient la richesse, les valeurs culturelles et la pauvreté, la possibilité de se faire et se refaire, un droit d’exister fort et un terrain de liberté», exprime le photographe engagé. I

 

L’Art en balade, «Aux dépens du réel», Musée de Bagnes, Barrage de Mauvoisin, chemin des 700 ans. Jusqu’au 9 septembre 2012. Infos sur www.museedebagnes.ch

Récit intime et poétique

Sur les hauteurs de Verbier, Christian Lutz a donné carte blanche à ses collègues du collectif lausannois Strates, Pierre-Antoine Grisoni et Mario Del Curto. Les deux photographes ont longé le Rhône, l’un au départ du Léman, l’autre du glacier, et se sont retrouvés au bois de Finges. Entre le documentaire et l’évasion, cette balade se veut une réflexion sur le Rhône dans son état actuel, son histoire et ses légendes, tout en étant un récit intime et poétique. «Lit de pierre, le Rhône pas à pas», étend ses carnets de route sur 4,5 km, en plein air, des Ruinettes à la Croix-de-Cœur.

 

Un sentier photographique enfin rend hommage aux bâtisseurs du barrage, au départ de l’hôtel de Mauvoisin. Pour témoigner de cette aventure menée dès 1948 au pied du glacier du Giétro, la société de développement a choisi le cadre mystérieux de la galerie qui a service à la construction du complexe.

 

Taillé dans le rocher, sur près de 400 mètres, le couloir ascendant à l’atmosphère humide est jalonné des éclats de lumière des trente-six panneaux de l’exposition: le vallon de Torrenté, les premiers travaux, l’irruption de machines incongrues dans ce décor alpin, les ouvriers qui retrouvaient fourbus leur dortoir à deux étages le soir venu, et, cerise sur le gâteau, le feu d’artifice qui a marqué le surélèvement du barrage. Le sentier se termine sur le couronnement du barrage, dans le vacarme des torrents furieux d’avoir été corsetés qui se jettent en mugissant dans les eaux vert opaque de la retenue. CDB

«Une quête physique, émotionnelle»

«Christian Lutz ne se contente pas de décrire le monde, il l’interroge», pose Bertrand Deslarzes, chargé culturel de la commune de Bagnes dans la monographie de Christian Lutz, «Aux dépens du Réel». «Des Alpes suisses à Bahia, de l’Ouest américain aux Balkans, il se confronte à des situations humaines difficiles, il pénètre des cercles fermés.» «On m’a souvent fait remarquer que mes sujets n’étaient pas manichéens, pose le photographe. C’est probablement parce que je me reconnais toujours un peu dans les individus que je photographie. Je ne juge jamais les personnes, mais les systèmes, oui, je les dénonce.»

«La route des Balkans a été fondatrice, évoque Christian Lutz. Elle est une des tranches de mon chemin qui a duré le plus longtemps. C’était une quête physique, émotionnelle. Un exercice de dextérité. Je ne savais pas ce que j’allais y chercher, mais j’y retournais.»

Autre première fois, le besoin de transmettre un message. Il s’est imposé avec «Protokoll»: «Bien que je puisse dire que chacun de mes travaux marque une étape qui me fait grandir, là, c’est net», affirme le photographe. Selon Julia Hountou, docteure en histoire de l’art, les photographies de Christian Lutz, sélectionnées pour «Aux dépens du réel» se présentent «tel le parcours cohérent d’un auteur documentaire dont la conscience politique ne cesse de s’affûter». CDB

Christian Lutz, «Aux dépens du réel», Ed. Musée de Bagnes, 208 pp.

«La réalité se chorégraphie toute seule. Je flirte avec le hasard, je danse avec, je vais le chercher, il est le bienvenu, il est là et ce n’est pas moi»Christian Lutz

claudine dubois

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