Blaise Mettraux et son «tinglophone». Alain Wicht
Blaise Mettraux et son «tinglophone». Alain Wicht
12/07/2012

Un grand hommage à Jean Tinguely

thierrens • Le chœur mixte local prépare depuis plus de trois ans un mégaspectacle qui réuniraplus de 170 choristes. Petite visite des lieux avant la première représentation, prévue demain soir.

Le bois des Brigands à Thierrens a troqué sa tranquillité contre un grand chantier. Depuis plusieurs mois, une centaine de personnes se succèdent pour monter les infrastructures qui accueilleront le mégaspectacle «Tinguely 2012». Cette création théâtrale et musicale en plein air, proposée par le chœur mixte local La Voix des campagnes, souhaite rendre hommage à l’artiste fribourgeois décédé en 1991.

Pour la petite commune de plus de 720 habitants, le pari lancé est énorme. Et pour cause: les organisateurs travaillent sur ce projet budgétisé à plus d’un million de francs depuis plus de trois ans et ils ont dû recruter 500 bénévoles. En début de semaine, il restait encore une poignée de volontaires pour fignoler les derniers détails avant la première prévue demain soir. Visite des lieux en compagnie d’Alexandre Bula, président du comité d’organisation et ancien directeur du chœur mixte, un poste qu’il a occupé pendant 33 ans.

 

Aide des civilistes

La présence de l’immense scène en bois et des gradins couverts à l’orée de la forêt ne semble pas déranger les oiseaux qui chantent à tue-tête. En ce lundi matin, le lieu est quasiment désert. Seul le compositeur Blaise Mettraux, équipé d’une scie et d’un marteau, bricole. «Je viens m’installer», annonce-t-il. «Il faudra aussi trouver une solution pour couvrir rapidement l’orchestre en cas de pluie», lui lance le président. La scène, montée sur deux cent vingt pilotis à cause du terrain en pente, n’attend plus que les choristes.

Cette réalisation titanesque a pris forme grâce aux bénévoles et à la protection civile qui est venue donner un coup de main pendant deux semaines. Un espace est installé sur le côté droit pour les scènes plus intimistes. A gauche, une grosse machine inspirée des réalisations de Jean Tinguely attend sagement dans l’atelier. A l’arrière, trois cadres décorés de rideaux vont jouer les écrans pendant les représentations:«On y diffusera des images», annonce Alexandre Bula.

Pour trouver un peu d’animation, il faut traverser le bois des Brigands et se rendre dans la zone industrielle, un lieu créé de toutes pièces pour l’événement et qui sera égayé par diverses animations musicales. Des femmes installent des chaises colorées sous d’étranges cantines. «Il s’agit de bennes renversées couvertes de treillis en béton. C’est un clin d’œil à Tinguely, on ne voulait pas du conventionnel», précise le guide du jour. Un peu plus loin, des tonneaux décorés de dessins peints remplacent les tables. «On a récupéré tout le matériel dans les galetas et à la déchetterie», précise une Thierranaise.

 

Cherche des bénévoles

Les visiteurs l’auront compris. Derrière «Tinguely 2012» se cache un travail titanesque réalisé uniquement par des bénévoles qui ont tout fait de A à Z. «Tout le monde a mis la main à la pâte, même les chanteurs. Pourtant, nous cherchons encore du monde, notamment pour les caisses, le service, le placement ou encore la conciergerie», informe Alexandre Bula. «Nous avons aussi dû trouver quatre personnes par soirée pour surveiller le site la nuit. Malgré les rondes d’une agence de sécurité, des malins ont réussi à couper et voler des câbles de la génératrice. C’est rageant!»

Le caprice du temps est un autre souci pour le président. Même si les gradins sont couverts, en cas de très forte pluie la représentation risquerait d’être annulée. «Nous disposons de quatre dates de remplacement, mais c’est certain que nous prenons des risques», admet-il. Du côté des ventes, un peu moins des deux tiers des billets ont trouvé preneur. I

 

 

 

Des compositeurs inspirés par les machines de l’artiste

ELISABETH HAAS

Les machines à Tinguely: leurs bruits, le mouvement des roues, le grincement de la ferraille, parfois même les sons d’instruments de percussion (si, si!, sur le tracteur sonore «Klamauk» par exemple) ne pouvaient pas échapper à des compositeurs. Dominique Gesseney-Rappo et Blaise Mettraux sont allés les écouter, ces machines, à Bâle. Le premier a fait enregistrer leurs bruits, tandis que le second a construit un «tinglophone» pour accompagner ses pièces.

Les deux compositeurs vaudois ont écrit la musique de «Tinguely 2012». Pas à quatre mains, mais chacun de leur côté: ils se sont répartis la tâche, Dominique Gesseney-Rappo créant une musique de scène jouée à plusieurs moments du spectacle pour évoquer le créateur bricolant dans son atelier, Blaise Mettraux écrivant les parties chorales, celles qui évoquent Jean Tinguely l’homme.

Pour Dominique Gesseney-Rappo, travailler avec des sons enregistrés, pour aboutir à une bande sonore, est une première. Il a fait appel à son fils Johann comme ingénieur du son. Pas d’instruments de musique ni de voix dans sa partition pour machines: «Tinguely a travaillé à partir de matériaux de récupération. Je voulais utiliser la même logique que lui:j’ai pratiquement travaillé uniquement à partir des bruits des machines, que j’ai restitués ou retravaillés», explique le compositeur de Champtauroz. Il a par exemple été sensible au frottement d’une courroie, qui crée une ondulation sur un intervalle d’un demi-ton.

A ce savant «bidouillage», Dominique Gesseney-Rappo a ajouté des sons d’instruments issus d’une banque électronique, histoire de créer aussi quelques éléments mélodiques. Ils apportent une touche d’humour, souligne le compositeur, fidèlement à la personnalité de Tinguely.

De son côté, Blaise Mettraux a écrit une partition chorale que les chœurs du spectacle puissent s’approprier, avec des mélodies soignées, une tessiture pas trop aiguë. Les effets, il les a confiés au petit orchestre (dix vents), pour garder les quatre voix mixtes accessibles à des amateurs. Mais si son langage s’inscrit dans une tradition chorale héritière de Gustave Doret, Michel Hostettler, Arthur Honegger, il a sa propre identité, et n’est pas forcément très conventionnel non plus. Le compositeur d’Echallens a une double formation classique et jazz et a joué comme musicien sur la scène rock. Des couleurs harmoniques qu’il ne manque pas de mettre en valeur.

Il a voulu des bois et des cuivres pour créer une musique qui sonne une peu «désuette», comme un orgue de barbarie. Pour décrire l’ambiance des «années folles», dans l’après-guerre, il a par exemple écrit un charleston. Dans une séquence, il frise même l’atonalité, puisqu’il s’est laisser contraindre par un accord de neuvième entendu sur une machine.

«Tinguely, c’est une aubaine extraordinaire pour un compositeur, apprécie Blaise Mettraux. C’est une matière pleine de sons. On peut laisser vagabonder son imagination.»

Le «tinglophone», c’est lui-même qui le jouera. «Il s’agit d’une machine avec des roues, des chaînes qui déclenchent des bruitages», décrit Blaise Mettraux. Comme dans les machines à Tinguely, l’aléatoire fait entièrement partie de ce prototype unique: «Les sons ne seront jamais au même endroit chaque soir.»

 

 

Repères
Tinguely 2012, c’est

> 1 sentier artistique à voir jusqu’au 30 septembre
> 10 danseurs
> 11 représentations
> 11 musiciens
> 34 acteurs
> 150 minutes de spectacle
> 178 choristes
> 500 bénévoles
> 750 m2 d’espace scénique
> 1000 places assises

Billets en vente

> Aux Offices du tourisme de Moudon, Payerne, Romont et Fribourg.
> Sur le site internet www.tinguely2012.ch, par télphone au 079 450 25 16 ou au 079 651 64 62 (lu au ve de 16h30 à 18h30).
> Sur place le jour du spectacle.
> Prix: 55 fr. (adulte).

Représentations

> Dates les 13-15, 18, 20-22, 25 et 27-29 juillet. Dates de réserve: 19, 26, 30 et 31 juillet.
> Heures 21h30.

 

 

 

Le spectacle en quelques mots

«Tinguely 2012» est une grande fresque chorale et théâtrale entièrement originale. L’histoire, inspirée de la vie de Jean Tinguely, de ses femmes, Eva Aeppli, Niki de Saint Phalle, de son amitié avec Jo Siffert, des événements qui ont marqué sa carrière comme l’Expo 64 ou la construction du Cyclope, a été écrite par Claire-Lise Jaccaud, qui signe aussi la mise en scène. A la baguette, Marcel Baselgia dirige le Chœur mixte de Thierrens, un gros chœur de 120 chanteurs ainsi qu’un chœur d’enfants et un chœur de jeunes filles. Le volet choral de cet hommage à l’artiste fribourgeois disparu en 1991 est composé de 18 chants écrits par Nicolas Rüegg pour les paroles et Blaise Mettraux pour la musique. La partie théâtrale réunit 34 acteurs et dix danseurs.

delphine francey

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